Affichage des articles dont le libellé est Roman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Roman. Afficher tous les articles

jeudi 14 août 2014

Le narrateur, chercheur en biologie, est envoyé, bien malgré lui, en mission au Japon pour deux ans afin d'étudier « l'influence des roches magmatiques sur la végétation des forêts primaires ». Site d'étude : Aokigahara Jukai, la sombre « mer d'arbres » qui baigne le pied du mont Fuji, et dont une grande partie s'est développée sur la coulée de lave ayant enseveli la région lors de l'éruption de 864. Mais Aokigahara est une forêt toute particulière, bien connue des Japonais pour son aura sinistre. Elle est répertoriée dans l'Atlas des lieux maudits, d'Olivier Le Carrer, avec pour intitulé : « La forêt des suicides ». Le narrateur de Forêts noires découvre que cet espace dévore l'esprit des hommes, qui finissent par s'y enfoncer pour mettre fin à leurs jours. Installé dans un modeste bungalow au bord du lac Motosu-ko, il assiste au naufrage de son voisin Shintaro, « toute la journée assis sur la marche haute du perron, les épaules et les pieds en dedans, le regard errant du côté de la forêt, empli d'une sorte de crainte résignée. » Selon Olivier Le Carrer, les autorités locales évaluent les suicides à une centaine par an. Mais il est fort probable que ce chiffre soit sous-estimé compte tenu du terrain du site, et tous les corps ne sont pas retrouvés. La forêt n'est pourtant pas immense, atteignant trois mille hectares tout au plus, mais « les chemins sont rares, la lumière, ténue en raison de la densité de végétation, et le sol irrégulier, couvert d'une mousse épaisse dissimulant de profondes crevasses, rendent la progression difficile. On dit aussi que les boussoles deviennent folles, que les GPS n'y fonctionnent pas, et qu'aucune communication téléphonique ne passe sous les arbres. » Concernant la puissante attirance macabre pour ces lieux, il évoque un roman de Seicho Matsumoto, La Pagode des vagues, publié en 1960, non traduit en français, où il est laissé entendre qu'il s'agit de l'endroit idéal pour mourir en secret. Notre chercheur en biologie, dont le matériel d'analyse n'arrivera jamais, mène sa vie au rythme des saisons, en compagnie de Hatsue, une jeune veuve abandonnée par son mari pour la forêt maléfique. Mais il sent toujours plus le poids de cette luxuriance végétale sur son mental ; elle appelle ; le charme venimeux du Fuji-Yama, les rêves atroces, le regard abyssal de Shintaro.

L'installation du narrateur à la lisière de l'insondable Aokigahara Jukai est bien menée, les villageois rencontrés sèment le trouble, l'attraction sylvestre s'incarne. Un premier souvenir surgit, le narrateur évoque la perte de son père, son rapport à la mort : « Qui était cet homme figé aux lèvres pincées, trop étroitement cousues, les mains recroquevillées sur son crucifix ? Lui qui croyait à tout sauf en Dieu. C'était la mort chrétienne, cireuse, costumée et cravatée pour ne pas effrayer les vivants. Une horrible imposture qui ne rassurait pas. » Jusqu'ici, on accroche, ça prend sens. Mais la suite du récit est un enchaînement de souvenirs, une exploration de la mémoire inconsciente, où s'enracinent d'autres forêts noires. Une série de courtes proses qui se répondent et, en même temps, semblent annoncer la délitescence du roman. Cela est entrecoupé de courts chapitres en italique rappelant Aokigahara. On poursuit pour l'écriture travaillée, les très beaux passages sur la nature, nourris par une vision animiste ; cependant, lorsque l'auteur évoque l'horreur, c'est moins convaincant, on est loin des suffocantes descriptions de Gabrielle Wittkop. Quelque soit le sens vers lequel tend l'écrivain, on apprécie de le suivre sur son fil de funambule, sentir qu'il nous mène quelque part, et, à la fin, adhérer ou résister. Or, ici, la construction du récit ne semble pas répondre à cette attente de l'esprit. On perd le Japon, on se perd, la tension retombe, et la fin laisse une impression d'inachevé.

Il me faudra tout de même tenter un autre livre de Romain Verger, car certains aspects de Forêts noires m'ont captivée.

Romain Verger, Forêts noires, Quidam Éditeur, 2010, 90 pages

A consulter :

Olivier Le Carrer, Atlas des lieux maudits, Arthaud, 2013, 135 pages


Photographe inconnu
 

mardi 12 août 2014

En 1839, Jeremiah N. Reynolds publie dans The Knickerbocker (revue littéraire américaine) le récit fictif de la capture de Mocha Dick, un grand cachalot blanc, réel, qui appréciait les eaux de l'île de Mocha, située au large du Chili. Pour son apparence unique, sa résistance aux harponnages et sa férocité dans la riposte, Mocha Dick était célèbre parmi les baleiniers et craint des harponneurs. Ici, Reynolds met en scène, par l'intermédiaire d'un premier narrateur, un personnage passionné, le second du capitaine du baleinier Penguin, qui, poussé par l'équipage, raconte sa victoire sur le grand cachalot albinos. Un combat acharné où l'homme lutte pour la gloire et l'animal pour la vie. Loin de posséder la force symbolique du Moby Dick d'Herman Melville, on appréciera la puissance narrative de ce bref récit d'aventure.

Mais peut-on dire de Mocha Dick qu'il a inspiré à Melville son cétacé hors du commun ? Dans sa préface, Thierry Gillyboeuf explique : « Si l'on est sûr qu'Herman Melville a lu le récit d'Owen Chase relatant le célèbre naufrage du baleinier de Nantucket, l'Essex, à la suite de l'attaque d'un grand cachalot, il n'existe aucune preuve permettant d'affirmer qu'il ait eu connaissance de celui [de] Jeremiah N. Reynolds [...] Mais certaines similitudes entre les deux textes sont trop troublantes pour n'être que le fruit du hasard. »
« De loin, seul l'œil aguerri du marin était capable de décider si la masse en mouvement que constituait cet énorme animal n'était pas un nuage blanc glissant sur l'horizon. » (p.29)

Jeremiah N. Reynolds, Mocha Dick ou la baleine blanche du Pacifique : fragment d'un journal manuscrit, Éditions du Sonneur, 2013, 88 pages

Pour aller plus loin

Owen Chase, La tragédie de l'Essex ou le fantasme de Moby Dick, La Découvrance, 2013, 120 pages
Herman Melville, Moby Dick, Libretto, 2011, 816 pages


Artiste inconnu
 

vendredi 8 août 2014

Un fugitif condamné à la prison à perpétuité décide de se cacher sur une île désertée, malgré l'étrange menace qui plane sur ces lieux : « Elle est le foyer d'une maladie, encore mystérieuse, qui tue de la surface vers le dedans. » Trois constructions se situent dans la partie haute de l'île : un musée, une chapelle et une piscine. Au cours d'une énième nuit passée dans le musée, le narrateur entend de la musique et des cris. Face à l'apparition magique d'un groupe d'intrus, il est forcé de trouver refuge dans les basses terres, endroit insalubre, où il survit difficilement.

Le récit se présente sous la forme d'un journal intime. Le fugitif y relate ses observations, interprétations, obsessions concernant les événements invraisemblables dont il est le témoin terrifié et le solitaire amoureux : « J'écris ces lignes pour laisser un témoignage de l'hostile miracle. » Selon Jorge Luis Borges, l'exploit d'Adolfo Bioy Casares réside dans la trame de ce roman : « Il déploie une Odyssée de prodiges qui ne paraissent admettre d'autre clef que l'hallucination ou le symbole, puis il les explique pleinement grâce à un seul postulat fantastique, mais qui n'est pas surnaturel. » L'intérêt de cette lecture tient également aux thèmes abordés : l'immortalité, le sens de la vie, le progrès technique, pour les plus évidents. Un roman court mais dense qui nécessite assurément plusieurs lectures avant de dévoiler toutes ses subtilités.
«  [...] je crois que nous perdons l'immortalité parce que la résistance à la mort n'a pas évolué ; nous insistons sur l'idée première, rudimentaire, qui est de retenir vivant le corps tout entier. Il suffirait de chercher à conserver seulement ce qui intéresse la conscience. » (p.18)

Adolfo Bioy Casares, L'invention de Morel, 10/18, 1992, 124 pages
Traduit de l'argentin par Armand Pierhal
Préface de Jorge Luis Borges

lundi 30 décembre 2013

J'ai vu l'adaptation cinématographique de Jane Eyre par Cary Fukunaga en 2012. Saisie par ce qui devait paraître au XIXe siècle comme une cervelle d'homme dans un corps de femme, j'ai immédiatement commandé le livre : il fallait me replonger dans cette histoire pour mieux comprendre la psychologie de cette héroïne magnifique. Et je n'ai pas été déçue. Car, dans ce roman présenté comme une autobiographie, Jane nous fait part de toutes ses émotions et réflexions, on la suit pas à pas dans sa formation. Elle interpelle souvent son lecteur, le mettant face aux humiliations et injustices qu'elle subit, attendant qu'il se révolte lui aussi. Et comment ne pas vibrer avec elle ? On a vraiment l'impression de dialoguer avec Jane, d'être immergé dans son histoire et de devoir prendre parti en tant que témoin. Surtout, Jane ne triche pas et son audacieuse sincérité suscite en nous l'amitié.

Jane est un personnage aérien (nombreuses variations sur ce thème, notamment « la fée » et « l'oiseau ») qu'il est difficile de saisir. Les trois principaux personnages masculins de ce roman (Brockelhurt, Rochester et Rivers), qui présentent la figure du geôlier, tentent de capturer la frêle Jane par leur langage terrifiant et manipulateur. Mais sous ses dehors de petit être fragile, Jane leur oppose un esprit vif, perspicace et résistant. Que l'on capture son enveloppe charnelle, l'esprit s'envolera aussitôt vers d'autres contrées ! Pour Jane, pas de soumission possible à ce qu'elle juge indigne, elle vise à rester intègre. Voici comment Jane explique son refus d'un mariage sans amour avec son cousin Rivers : « Il me resterait encore ma personne intacte vers laquelle me tourner, mes sentiments naturels non réduits à l'esclavage avec lesquels communiquer dans les moments de solitude. Il y aurait, dans mon esprit, des lieux bien à moi, auxquels il n'accéderait jamais et où pousseraient des sentiments nouveaux et protégés que son austérité ne pourrait flétrir, ni son pas régulier de guerrier fouler au pied. »

Jane fascine pour son caractère passionné, elle ne connaît pas de demi-mesure. Dans son immense besoin d'être reconnue et aimée, elle est dans une « soumission absolue », faisant de son mieux pour plaire à une tante qui la hait, pour convenir aux professeurs de Lowood ou satisfaire ses employeurs. Mais lorsque l'injustice est trop grande, l'abus évident, Jane explose tel un volcan, oppose une « révolte résolue » et transperce son interlocuteur d'une parole vraie, où l'autre contemple ahuri une part de lui-même qu'il ne voulait pas voir. Elle sait qu'elle risque davantage de violence, voire le rejet, mais la rage est plus forte que la crainte et lui permet de rester entière face à l'adversité.

Autour de ce très beau personnage féminin, n'oublions pas de mentionner une ambiance gothique envoûtante, une intrigue habilement ficelée et de savoureux entretiens entre la jeune Jane et l'ombrageux Rochester.

Charlotte Brontë, Jane Eyre, Folio classique, 2012, 800 p.
Traduit de l'anglais par Dominique Jean

dimanche 29 décembre 2013

Il manque au second roman de Carole Martinez, Du domaine des Murmures, la puissance fabuleuse diffusée par son précédent, Le cœur cousu. Peut-être est-ce dû en partie à une distance, ces fragments d'analyse autour du conte et des croyances populaires qui s'immiscent dans le récit et brisent l'envoûtement. Cependant, c'est aussi cet aspect du roman qui nous offre une savoureuse illustration de la folie collective, nourrie de croyances et de superstitions. On repense alors à ce que disait Pierre Desproges des mouvements de masse : l'intelligence y est divisée proportionnellement au nombre des individus regroupés. Dans le même ordre d'idée, il y a encore cette régulière interpellation du lecteur contemporain qui s'avère assez maladroite. Elle insiste lourdement sur l'évolution des mentalités et nous arrache une fois de plus à l'enchantement du conte. Cela ressort comme un artifice venant soutenir une fragilité du récit. Récit qui, bien mené, devrait se suffire à lui-même pour marquer les esprits.

Cela dit, le style de Carole Martinez est toujours là, mais il brille plus ou moins selon les passages. Une écriture imagée et sensitive, brutale aussi, qui incarne l'événement extérieur comme le drame intérieur. Le point de vue n'est pas univoque, malgré un thème qui déchaîne plus les passions qu'il ne stimule la réflexion. En effet, même si la terrible et révoltante condition des femmes est au cœur du propos, l'auteur n'oublie pas d'évoquer l'univers des bourreaux, ces hommes pris au piège de leur propre système de domination. Ainsi, les protagonistes sont peints de façon à ce qu'on saisisse mieux les rouages d'un système qui les dépasse, et qui les pousse pour les uns au sacrifice par l'enfermement, pour les autres à des crimes abominables. Comment les individus se démènent-ils face aux représentations et discours liés à leur sexe ?

Il faut encore reconnaître que l'auteur a surmonté avec habileté la difficulté de faire se dérouler un récit au Moyen Âge. Ici, pas d'éprouvante reconstitution historique noyant la trame principale, la période reste en filigrane et au service du propos : la condition féminine, le désir, la maternité, expériences intemporelles vues sous l'angle d'une société patriarcale violente et profondément imbibée de religion superstitieuse. Le désir y est d'ailleurs pleinement incarné par un personnage secondaire, peut-être le plus beau du roman, Bérengère, tellement libérée qu'elle en devient fantasmagorique.

Une belle lecture en définitive, même si cette fois je n'ai été saisie ni d'émerveillement ni d'horreur comme ce fut le cas avec Le cœur cousu (l'homme qui se prenait pour un coq ou la scène de la grotte).

Carole Martinez, Du domaine des Murmures, Folio, 2013, 240 p.

samedi 28 décembre 2013

Dans le cadre de la collection « les affranchis » proposée par les éditions du Nil, où il s’agit pour l’auteur d’écrire une lettre qu’il n’a jamais écrite, Linda Lê s’adresse à l’enfant qu’elle a choisi de ne pas avoir.
On assiste au choc frontal entre une femme toute entière consacrée à la littérature et le terrible diktat de la maternité. Linda Lê se pose mille et une questions sur ce que serait son lien à l’enfant au vu de sa douloureuse histoire hantée par sa toute-puissante mère surnommée « Big Mother », son caractère aux accents inflexibles, ses obsessions d’écrivain et de lectrice vorace, ou encore ses redoutables passages à vide.
    « Je m’offusquais de ce mépris pour mes enseignants, sans qui le dressage de Big Mother aurait occasionné un ébranlement. Aller en classe, c’était lui échapper pour quelques heures, fouiner dans les bibliothèques, c’était amasser des trésors et y puiser, pas seulement afin de me doter d’une teinture de culture : forte de ces richesses, je me fabriquais une personnalité, je me blindais contre les méchancetés de celle qui, en tous lieux, se plaisait à nous diminuer, mes sœurs et moi. » (p.20)
Le « je » de cette lettre, dans sa diaphanéité, s’appréhende comme un complexe et précieux objet, tel une montre à gousset dont on ouvrirait le boîtier, pour en exposer les rouages afin de comprendre le mécanisme responsable de l’affichage qui nous est donné à voir.
Doutes, questionnements, arguments, obstination ou effondrement, on suit l’auteur dans son cheminement de femme qui ne souhaite pas devenir mère et qui brandit volontiers, tel un bouclier, cette citation tirée du Journal de Tolstoï : « La maternité n’est pas la plus haute vocation d’une femme. » D’ailleurs, au-delà de l’enfant qu’elle n’aura pas, ce sont « toutes celles qui se sont dispensées de se conformer aux lois de la nature » qui se voient adressées ces lignes d’une réelle sagacité et d’une surprenante ténacité.
L’enfant, lui, trouve sa place en tant qu’être immatériel, mais doué de vie, lové dans les replis d’une âme. Et c’est dans cet état de présence, bénéfique car validée par Linda Lê, qu’il peut lui tendre un miroir pour qu’elle puisse à partir de ce bienveillant reflet se dépasser et s’améliorer.
    « Tu m’as aidée à me transcender, j’ai des audaces qu’avant de me rendre compte de mes déficiences, je ne me permettais pas. Je te dois de m’être surmontée, de n’être plus tout uniment cette imprécatrice tirant à boulets rouges sur mes prochains, j’ai tenté d’enrichir mes compositions de subtiles gradations. Au quotidien, ce ne sont plus les montagnes russes – les hauts et les bas qui me détraquent les nerfs se succèdent à un rythme moins rapide. Depuis que je ne me récuse plus en évitant d’anticiper, de m’interroger sur les modifications qui auraient résulté de ta venue au monde, tu n’es plus pour moi un tourment. » (p.63-64)
À l’enfant que je n’aurai pas est un texte court mais dense, livré dans une écriture exigeante parsemée d’un vocabulaire pointu, d’images frappantes et de références éclairantes. Dans ces lignes, on voit palpiter une sensibilité extrême comme les veines sous une peau fine et pâle. Un texte poignant à la maîtrise remarquable.

Linda Lê, À l'enfant que je n'aurai pas, Nil, "les affranchis", 2011, 65 p.

vendredi 27 décembre 2013

Ils sont vingt-deux à former un bloc de chair et d’os pour contrer le vent et remonter inlassablement jusqu’à sa source. Ce groupe d’élite, dressé dès l’enfance à avancer à tout prix et dans lequel chacun tient une place essentielle, va subir les assauts du doute qui sont peut-être plus violents encore que le furvent. La vie en autarcie ancre les certitudes quand les rencontres sèment les interrogations. Mais ils sont nourris par la fureur de vaincre de leur traceur Golgoth et liés par le verbe de leur troubadour Caracole. Ils traversent le monde à pied vers un Extrême-Amont fuyant, leur quête, exposent leur vie à des expériences de plus en plus redoutables, sans échapper aux sentiments communs à tous les êtres humains (l’amitié, l’amour, le deuil), malgré un quotidien extraordinaire.

La Horde du Contrevent n’est ni tout à fait œuvre de science-fiction ni tout à fait de fantasy ; l’auteur parle volontiers de littérature de l’imaginaire. Et l’imagination d’Alain Damasio est particulièrement fertile. Il écrit peu mais il crée ici un univers d’une telle épaisseur ! Ce monde sculpté par le vent l’est aussi par des idées nourries de lectures philosophiques et un travail passionné de la langue. Univers et style apparaissent comme indissociables. Le personnage de Golgoth est si charismatique qu’on s’attend presque à ce qu’un visage en furie déforme le papier pour mieux se faire entendre. Ses propos outranciers et vulgaires ont la surprenante habitude de désamorcer les moments les plus tendus de cette aventure en provoquant le rire. Celui de Caracole nous émerveille pour sa malice qui s’intensifie par son habileté, toujours plus surprenante, à jongler avec les mots. On admire encore la maîtrise de ce roman polyphonique, déroutant au premier abord mais participant assurément, en plus d’une écriture très visuelle, à amplifier cette impression de totalité englobante : on finit par contrer avec eux.

Arrivée au bout… de ce roman, je ne vous dis rien pour l’Extrême-Amont, sauf qu’on est surpris et plutôt désappointé, je me suis beaucoup questionnée sur la distance qu’on se doit de prendre avec notre éducation. Le conditionnement des hordiers m’a fait penser à celui que doivent subir les kamikazes formés très jeunes. Je ne sais pas si c’est ce dont parle fondamentalement ce livre, mais c’est ce qu’il a interpelé en moi. Le contre le plus difficile est peut-être celui-là : mettre une distance juste entre nous et ce que l’on nous a appris. Qu’il faut choisir en fonction de soi, de ses inspirations et besoins personnels, et non selon les attentes et les exigences d’autrui, fussent-ils nos parents et nos maîtres.

Alain Damasio, La Horde du Contrevent, Folio SF, 2004, 700 p.
 

jeudi 2 mai 2013

« Une fois, quand Moumine était encore tout petit, son papa avait attrapé un gros rhume en plein été. Il avait refusé de boire du lait sucré aux oignons et il n’avait pas non plus voulu se mettre au lit. Il était resté assis dans la grande balançoire en se mouchant toutes les trois secondes et en disant que les cigares avaient un goût affreux. Toute la pelouse était pleine de ses mouchoirs. Maman Moumine les ramassait dans un petit panier qu’elle emportait. » Les symptômes persistaient. Papa Moumine désespéré de guérir un jour se résigna et alla se mettre au lit. Son humeur devenait de plus en plus maussade, d’autant plus que Papa Moumine n’avait jamais été malade de sa vie, il était très contrarié. Heureusement, Maman Moumine eut, comme à son habitude, une formidable idée, propice à enrayer les situations de crise : « Sais-tu que j’ai trouvé un grand cahier vide l’autre jour en faisant le ménage au grenier ? Et si tu nous écrivais un livre sur ta jeunesse ? » Nous découvrons alors sa petite enfance dans un orphelinat dirigé par une tantémule extrêmement rigide, loin de correspondre au caractère fantasque du petit troll. Celui-ci décide donc de fuguer pour prendre sa « destinée entre ses propres pattes ». S’ensuivent de nombreuses rencontres et des aventures plus surprenantes les unes que les autres.

Encore un très joli texte, ponctué de superbes illustrations en noir et blanc, sorti de l’imagination sans limites de Tove Jansson ! Les multiples personnages qui animent ce récit sont d’une étonnante variété, chacun possède un physique et un caractère tout particulier et tous arrivent à avoir des rapports sans violence. Même ceux qui paraissent méchants au premier abord finissent par être compris dans leur maladresse ou leur manque d’amour. Tel est le cas du coléreux Édouard le Dronte, immense par sa taille, qui écrase les autres sans le vouloir. Profondément attristé lorsqu’on le lui fait remarquer, Édouard se ruine en enterrements qu’il tient toujours à prendre en charge. Même la tantémule et ses jeux éducatifs finiront par trouver leur place dans ce monde merveilleux.

Nous sommes aussi enchantés par les inventions de Fredikson. Il y a même un croquis et une note explicative pour apprendre à fabriquer un moulin à eau. Mais, le plus épatent est ce qu’il fait de l’Orquemarine une fois accostés sur l’île du souverain farfelu : un bateau qui vole et qui plonge dans les profondeurs de l’océan. Mon passage favori reste d’ailleurs celui de l’Océanochien, propre à déclencher la chair de poule : « Au milieu du prodigieux silence, je perçus peu à peu un chuchotement qui s’amplifiait, comme si mille voix épouvantées avaient répété le même mot, encore et encore : " L’Océanochien, l’Océanochien, l’Océanochien… " Cher lecteur, essaie donc de chuchoter l’Océanochien pendant un petit moment, très lentement et sur un ton d’avertissement. N’est-ce pas terrible à entendre ? »

Je rejoins tout à fait Ysla (Rats de biblio-net) dans son constat de bienveillance et de tolérance, d’acceptation de l’autre et de respect de la différence. C’est comme toujours, avec les aventures « mouminesques », une terrible envie de faire un voyage dans cette incroyable vallée pour s’y ressourcer en insouciance et en espoir. (Et ce n’est pas si étonnant au vu de ce qui est mentionné dans sa biographie sur Wikipédia : « Lors de la Seconde Guerre mondiale, pensant aux enfants qui rêvaient de s’évader, elle inventa le pays des Moumines. » En effet, le premier titre des aventures de Moumine, Une comète au pays de Moumine, date de 1945.) Même Papa Moumine qui est très fier et centré sur sa personne m’est un personnage agréable, car on le sent tout à fait inoffensif dans cet excès d’amour propre, il sait aussi reconnaître les qualités des autres, comme celles de son ingénieux ami Fredikson. L’effervescence qui régit cette histoire et l’humour de Tove Jansson font encore de ce récit un véritable revigorant pour l’esprit. On en sort incontestablement de bonne humeur !

La tantémule et Papa Moumine lorsqu'il était encore à l'orphelinat.

Papa Moumine découvrant le moulin à eau de Fredikson.
Édouard le Dronte et son gros derrière qui provoquent un barrage dans la rivière, donnant ainsi de l'élan à l'Orquemarine pour prendre la mer.
Et enfin, mon illustration préférée du livre : l'Orquemarine transformée en sous-marin !

Tove Jansson, Les mémoires de Papa Moumine, Nathan, 1982, 191 p.

jeudi 11 avril 2013

Après s’être attaqué à la bourgeoisie thatchérienne dans son Testament à l’anglaise, Jonathan Coe s’en prend à la middle class britannique, incarnée par Maxwell Sim. C’est un homme d’âge moyen, qui mène une vie moyenne, dont l’intérêt pour la culture est quasiment nul, qui aime les chaînes de restaurants parce qu’elles le rassurent, qui a un compte facebook où il croit avoir des amis, et qui est surtout… en dépression. C’est d’une banalité effarante. Mr Sim est ennuyeux à crever, il se laisse voguer sur le flot de l’existence. Mais voilà ! Comme on sait, la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Sa femme le quitte et lui offre un billet d’avion pour l’Australie. S’ensuit toute une série de rencontres qui entraînent ce pauvre homme vers une trajectoire existentielle. Il s’y démène comme il peut mais frôle la noyade. Même la bienveillante présence d’Emma, la voix féminine de son GPS, ne saurait le sauver de toutes ces années de ballottements dues à la fainéantise intellectuelle et l’horreur de l’introspection.

Il souffle sur ce récit, comme sur tous ceux que j’ai lus de cet auteur, un puissant vent de mélancolie. Comme une vision désabusée qui nous aspire, tel un trou noir, pour mieux broyer nos espérances. Ici, je me suis sentie particulièrement happée, car Maxwell Sim m’a rappelé quelques personnes que je connais et dont la mollesse face à l’existence me trouble profondément. Car il se laisse aller, cède à des sentiments faciles et mesquins, et surtout, détient un fabuleux talent pour se faire mal tout seul. C’est consternant ! Jonathan Coe, lui, détient un certain talent pour prélever un échantillon dans le quotidien, le mettre en culture, et nous assommer d’une vision monstrueuse de ce qui nous paraissait loin et pas bien terrible auparavant. Il fait de même dans son précédent roman, La pluie avant qu’elle tombe, où l’on aperçoit le gouffre où peut mener le fil du traumatisme transgénérationnel si l’on ne fait rien pour briser le schéma. Après la relation mère-fille dont il est question dans ce dernier, l’auteur traite ici de la relation père-fils à travers une absence de communication destructrice. Ce roman a encore l’intérêt d’interroger l’impact des nouvelles technologies sur nos relations : notre rapport à nous-mêmes, à l’autre et au monde. Il en ressort un effarant constat de solitude, de superficialité et de déception. L’interface ne peut nous combler en tant qu’être humain : la présence physique de l’autre est primordiale à la constitution d’une véritable relation. Jonathan Coe nous renvoie en pleine figure ce que nous côtoyons de très près, chaque jour, sans vraiment nous questionner. Cela dit, il manque, me semble-t-il, la hargne des premiers récits. C’est mon regret. Car, quitte à nous mettre une claque, autant qu’elle soit suffisamment puissante pour être salutaire. Pour les masochistes, lisez au moins son Testament à l’anglaise.

Jonathan Coe, La vie très privée de Mr Sim, Gallimard, 2011, 450 p.

vendredi 19 août 2011


Deux extraterrestres sont envoyés en mission sur notre planète. Après un atterrissage réussi, Gurb part en reconnaissance parmi la population autochtone. Dans un souci de discrétion, son supérieur hiérarchique lui choisit l’apparence de l’être humain dénommé Madonna. Vingt minutes plus tard, Gurb est déjà invité à monter dans une voiture par un homme au nom incompréhensible car non codé. Par télépathie, son supérieur lui dit d’accepter la proposition. Douze heures plus tard, il est toujours sans nouvelles de Gurb. Le lendemain, il décide de partir dans Barcelone à sa recherche.

Rien de tel que l’humour pour pointer ce qui ne devrait pas être vu ! Ce récit totalement déjanté révèle les us et coutumes de notre société moderne sous un angle inhabituel. On rit beaucoup et on réfléchit au sens que l’on donne à nos existences. Le passage sur la consommation boulimique est tout à fait éloquent et nous interroge sur la place que l’ont fait aux objets dans notre vie au vu de ce qu’ils nous apportent en réalité. On finit encore par prendre pitié de ce malheureux extraterrestre qui fait de son mieux pour s’intégrer dans ce monde de cinglés.

Le récit se présente sous forme d’un journal de bord et l’on suit l’extraterrestre quasiment heure par heure. Nous sommes plongés dans une ambiance burlesque dont le principal ressort est le comique de répétition, ce qui fait que nous avons affaire à un récit court qui n’aurait pu supporter d’être davantage développé sur ce même mode. Ces deux entités venues d’un autre monde traversent donc notre univers en un éclair, mais un éclair éblouissant qui en dit long sur notre civilisation !

Kl8è953765gcbdμ45ξ#ghtr$ml76965%azé&5432fgİ (décodage : À lire !)

« 21h50 Tandis que je me livre à ces réflexions, le serveur me remplit mon verre et, le temps que je m’en rende compte, j’ai déjà un demi-litre de clairet dans le corps. J’entreprends l’analyse de la composition chimique du vin (cent six éléments, dont aucun n’est dérivé du raisin) mais, arrivé au trinitrotoluène, je décide d’abandonner mon investigation. Le serveur me remplit mon verre. » (p.29)
« 21h30 Dans un endroit voisin de l’hôtel je commande et j’ingère un hamburger. C’est un conglomérat de particules provenant de divers animaux. Une analyse sommaire me permet de reconnaître le bœuf, l’âne, le dromadaire (à une et à deux bosses), l’éléphant (d’Afrique et d’Asie), le mandrill, le gnou et la baleine à spermaceti. J’y trouve aussi, pour un pourcentage moins important, des taons et des libellules, une demi-raquette de badminton, deux boulons, du bouchon et du gravier. J’arrose mon repas d’une grande bouteille de Zumifot. » (p.36-37)
« 15h00 Je décide d’abandonner mes réflexions et la place de Catalogne, car les pigeons m’ont couvert d’excréments des pieds à la tête et les Japonais me prennent en photo en croyant que je suis un monument national. » (p.79)
« 10h40 Je soigne mes plaies avec de l’eau oxygénée. Je suis tellement couvert d’ecchymoses que je me métamorphose en Tutmosis II, ce qui m’épargne de mettre des bandages. » (p.112)

Eduardo Mendoza, Sans nouvelles de Gurb, Points, 2006, 128 pages
Traduit de l'espagnol par François Maspero

dimanche 14 août 2011


Le jeune Pete Fromm voulait lui aussi avoir son histoire à raconter. Et bien, il l’a eu, et quelle histoire ! Un véritable récit d’apprentissage, sincère et drôle, qui nous happe et nous entraîne à la suite du jeune homme pour un long hiver dans les Rocheuses.

Alors qu’il n’était encore qu’un étudiant en biologie animale dans le Montana, mais aussi grand lecteur de récits de trappeurs, Pete Fromm s’engage sur un coup de tête dans une mission de sept mois qui consiste à garder un bassin rempli d’œufs de saumons dans la Selway River, une sinueuse rivière engouffrée dans un canyon aux parois sombres et accidentées. Autant dire que le soleil a vite fait de disparaître derrière la masse rocheuse. Mais Pete ne sait rien du terrain qui sera le sien durant ce long hiver car il avoue n’avoir consulté aucune carte avant son départ !

On ne saurait trop saluer le talent de conteur de Pete Fromm. Ses moments de désespoir et d’euphorie, ses observations et réflexions sur son terrain et les animaux qui le peuplent, son évolution face à cette expérience intense, tout nous semble proche, évident, palpable. Oui, on pourrait dire qu’on a la sensation d’une réelle proximité avec le narrateur alors qu’il s’agit tout de même d’une expérience profondément intime avec les grands espaces. L’auteur réussit à nous rendre tout cela accessible, on s’y croirait ! Il y a par exemple cette façon de raconter sa rencontre avec le lynx : il observe des traces, puis d’autres, n’y comprend plus rien, et enfin réussit à réunir les différents indices pour tenter de saisir ce qui s’est réellement passé entre le cerf et le lynx. C’est cette progression dans l’écriture qui nous donne l’impression d’être sur place avec lui.

Cet ouvrage n’est pas une réflexion philosophique sur la nature et son rapport à l’homme ni un éloge poétique aux grands espaces, il s’agit d’une succession de prises de consciences non moins essentielles et premières dans cette expérience du monde sauvage. Pete Fromm nous livre « un monde en noir et blanc » avec un réalisme cruel et ce qu’il a su éveiller en lui avec honnêteté et beaucoup d’humour.

« Plus tard, lorsque j’abattis mon premier arbre (il s’agissait d’un chicot, avais-je appris, pas d’un arbre mort), j’en choisis un tellement incliné que j’étais certain qu’il tomberait du côté que je souhaitais. Je fis une première entaille, puis vérifiai plusieurs fois que l’arbre penchait toujours dans la même direction. Au moment de le couper, j’entaillai son tronc sur un ou deux pouces avant de jeter un coup d’œil pour m’assurer qu’il n’allait pas tenter un sale coup. Pour finir, je le sciai sans le quitter des yeux et, dès le premier signe de tremblement, j’éteignis la tronçonneuse et détalai comme un lapin.
Comme je n’entendais aucun bruit, je m’arrêtai en laissant un autre arbre entre moi et ma victime. Mon chicot était toujours debout. Il ondulait certes davantage que tout à l’heure, mais il restait debout. Je me cachai derrière l’arbre, stupide et ne sachant que faire. C’est alors qu’une forte bourrasque fit violemment craquer le chicot qui commença à tomber. Lorsqu’il toucha le sol, je poussai un cri de victoire dont je ne me savais pas capable. Je me mis à le débiter. Très vite, j’enlevai mes chemises, heureux de sentir l’air de l’automne sécher ma sueur. » (p.40-41)

Pete Fromm, Indian Creek, Gallmeister/Totem, 2010, 240 pages
Traduit de l'américain par Denis Lagae-Devoldère
 

vendredi 12 août 2011


Le vieux loup borgne du zoo ne comprend pas ce que signifie cette mascarade. Faisant les cent pas dans son lugubre enclos revêtu d’un simple rocher gris et d’un arbre mort, il se demande pourquoi cet enfant reste planté devant son grillage « immobile comme un arbre gelé ». Grâce à sa patience et à sa sensibilité, l’enfant finit par gagner la confiance du vieux loup bleu d’Alaska. S’ensuit un face à face prolongé et muet, œil dans l’œil, entre le petit africain et l’animal, qui les entraîne chacun leur tour dans les souvenirs de l’autre.
« La pupille a beau grossir, envahir l’œil tout entier, brûler comme un véritable incendie, le garçon ne détourne pas son regard. Et c’est quand tout est devenu noir, absolument noir, qu’il découvre ce que personne n’a jamais vu avant lui dans l’œil du loup : la pupille est vivante. »
J’ai adoré ce petit livre dans lequel les deux protagonistes acceptent de recevoir la confidence du lourd passé de l’autre comme un cadeau inaugurant leur amitié nouvelle. La structure narrative illustre parfaitement l’évolution de cette relation entre le petit garçon et le loup. En effet, nous avons deux histoires enchâssées dans le récit cadre qui finissent par fusionner à la fin du roman. Ainsi, on constate que chacun écoute l’autre avec respect, l’histoire du loup et celle du garçon étant de longueur équivalente, pour ensuite se rejoindre dans un dénouement inattendu et poignant qui représente une reconnaissance mutuelle.
Il faut aussi évoquer la très belle plume de Daniel Pennac. Des images enchanteresses. Et puis le dynamisme palpable de ce texte. Des phrases souvent concises, des retours à la ligne, qui servent cette impression de grande vitalité, comme les bonds d’un louveteau dans la neige, avançant avec enthousiasme dans l’existence même si le danger se fait parfois trop familier.
Il y a en effet beaucoup de thèmes sérieux abordés dans ce court roman : la captivité des animaux, le poids des souvenirs, l’immigration, les conséquences des actes de l’homme sur la vie sauvage (la chasse au plus beau spécimen pour sa fourrure ou pour l’exposer dans un zoo) et sur ses semblables (la guerre qui laisse les enfants orphelins), mais aussi l’amitié qui est un sujet très sérieux au regard des bienfaits qu’elle peut procurer. Et tout ceci nous est conté avec un tel talent : l’auteur a su donner du poids à cette histoire tout en lui offrant un caractère merveilleux. C’est assurément une belle réussite et un incontournable de la littérature jeunesse.
« Le soleil choisit juste ce moment pour percer les nuages. Un rayon tomba sur Paillette et tout le monde détourna les yeux. Elle était réellement éblouissante ! Une louve d’or, vraiment, avec une truffe noire au bout du museau. Si noire, la truffe, dans tout cet or, que ça la faisait un peu loucher. »

Daniel Pennac, L'oeil du loup, Pocket jeunesse, 2002, 96 pages

vendredi 1 juillet 2011


« Le vieil homme était maigre et sec, avec des rides comme des coups de couteau sur la nuque. Les taches brunes de cet inoffensif cancer de la peau que cause la réverbération du soleil sur la mer des Tropiques marquaient ses joues ; elles couvraient presque entièrement les deux côtés de son visage ; ses mains portaient les entailles profondes que font les filins au bout desquels se débattent de lourds poissons. Mais aucune de ces entailles n’était récente : elles étaient vieilles comme les érosions d’un désert sans poissons. »
Cela fait maintenant quatre-vingt-quatre jours que le vieux Santiago n’a pas pris un poisson. Lorsqu’il s’installe à la Terrasse pour prendre une bière, la plupart des pêcheurs se moquent de lui, d’autres le regardent avec tristesse. Mais on lui retire surtout son apprenti et ami Manolin. Désormais, le garçon embarquera sur un autre bateau, le vieux étant « décidément et sans remède salao ce qui veut dire aussi guignard qu’on peut l’être. » Alors, à l’aube du quatre-vingt-cinquième jour, le vieux Santiago décide de forcer la chance et s’embarque pour le large du Gulf Stream. Il y rencontre son poisson. S’amorce alors un combat épique de trois jours et deux nuits entre le vieil homme et un gigantesque espadon.

Le poisson, c’est la mer. Le vieil homme, c’est la condition humaine face à la puissance de la nature. L’homme, s’il veut survivre, doit compter sur son intelligence pour rééquilibrer la lutte. Voilà pourquoi ce que craint le plus le vieux Santiago, c’est de perdre la boule. Même si son corps se montre défaillant par moment et le fragilise davantage devant la force colossale du poisson, c’est son expérience de pêcheur, la technique, qui lui permet de résister et de ne pas abandonner. La douleur et la fatigue finissent malgré tout par engendrer des épisodes délirants, et le vieux pêcheur doit alors déployer toute sa volonté pour tenter de se contrôler.
On retiendra encore cette belle leçon de respect dans l’adversité. Car Santiago est obstiné dans son entreprise, mais il sait reconnaître qu’il a affaire à un adversaire aussi digne et courageux que lui-même. Le vieux s’adresse au poisson tout au long du combat et finira par l’appeler « mon frère ». Ainsi, le vieil homme oscille entre orgueil et humilité : son intelligence surpasse celle de l’animal, mais il doit rester humble devant tant de force et de beauté. La fin du récit semble en tout cas aller dans ce sens : sans ses inventions, l’homme est peu de chose dans la nature. Santiago va reconquérir l’estime de ses pairs, mais il aura aussi compris où était la place de l’homme dans cette immensité qu’est l’océan.
« Il faisait nuit ; en septembre la nuit vient tout de suite après le coucher du soleil. Le vieux s’appuya contre le bois usé du plat-bord et se reposa un bon coup. Les premières étoiles se montraient. Il ne connaissait pas le nom de Riel, mais il la voyait, et savait que bientôt toutes ses amies lointaines parsèmeraient le ciel.
− Le poisson aussi est mon ami, dit-il tout haut. J’ai jamais vu un poisson pareil ; j’ai jamais entendu parler d’un poisson comme ça. Pourtant faut que je le tue. Heureusement qu’on n’est pas obligé de tuer les étoiles ! »

Remarque : Lors de sa publication, Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway a été comparé par certains critiques à L’ours de William Faulkner et Moby Dick de Herman Melville. (source : Wikipedia)


Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer, Folio junior, 2009, 144 pages
Traduit de l'anglais par Jean Dutourd

mercredi 29 juin 2011


Les bagnoles ne tombent pas du ciel, cinquième livre de Lucienne Cluytens, semble inaugurer une série ayant pour personnage principal le capitaine Flahaut. En effet, après avoir mené l’enquête autour d’un sombre médecin dans Lille-Québec aller simple, celui-ci accepte malgré sa suspension de six mois de jouer les détectives privés dans une affaire de meurtre. Un trio inattendu vient semer la zizanie dans une famille ultra catholique de Lambersart : un époux parfait, une femme possessive et une étudiante qui se prostitue pour payer ses études ; des ingrédients qui, une fois mêlés, font exploser la belle image renvoyée par cette famille de pharmaciens. Le mari connaissant si bien la chimie aurait-il pu se douter des dégâts potentiels ? Et c’est une simple phrase qui finit par mettre le feu aux poudres : « Les bagnoles ne tombent pas du ciel ». Accompagné de la jeune Valentine, résolue à innocenter le pharmacien, Marc Flahaut devra se passer des moyens de la police pour élucider cette triste affaire. Et sachez que le philosophe Michel Onfray n’y est pas pour rien dans cette histoire !

Dans ce nouvel opus, Lucienne Cluytens aborde le thème de la jalousie et met en évidence l’hypocrisie qui peut régner dans un milieu catholique hyper à cheval sur les principes, mais incapable d’accepter l’humain dans son imperfection, c’est-à-dire dans sa nature même. La plus grande erreur du mari aura certainement été de se remettre en question. Que vaut l’éducation que j’ai reçue ? Les valeurs qui m’ont été imposées ? Suis-je réellement en accord avec moi-même dans cette vie que je mène depuis cinquante ans ? Un raisonnement sain, mais qui ne trouve pas sa place dans cette famille prisonnière de ses croyances. Le pharmacien, considéré comme un dieu par son entourage, sera finalement rejeté lorsqu’on aura compris son imperfection.
Seule une jeune fille lui reste loyale, il l’avait prise sous son aile lorsqu’elle semblait destinée à suivre le même chemin de misère que ses irresponsables parents. On retrouve donc ces personnages à l’allure extrêmement familière, qui s’obstinent dans leur désir de justice et de vérité malgré une naïveté parfois contraignante.
Mais on a aussi affaire à des gens simples qui sèment l’horreur avec une telle inconscience que c’en est déconcertant, et on se rappelle alors Eva, le personnage de La Grosse, le premier livre de l’auteure. En effet, ici, le comportement de la mère de Valentine et de son amie « docteur es commérage » est décortiqué sans complaisance, dévoilant ainsi toute la mécanique de la médisance et les conséquences qu’elle peut entraîner. C’est un point fort de Lucienne Cluytens : elle traite avec lucidité et dans un style incisif des comportements que l’on peut retrouver chez tout un chacun et source de bien des malheurs. D’ailleurs, je me demande ce que donnerait un roman plus psychologique, dans la veine de La Grosse, avec l’expérience de l’écriture en plus maintenant.
En tout cas, pour ce qui est de ce polar, il est fait d’une intrigue classique et efficace. L’enquête file, sans temps morts, ponctuée de nombreux rebondissements, et on se retrouve rapidement à la fin de ces 245 pages avec un sentiment de satisfaction, d’autant plus que le texte est bien huilé, structure du récit et dialogues sans écueils.

Lucienne Cluytens, Les bagnoles ne tombent pas du ciel, Ravet-Anceau, 2010, 245 pages

lundi 20 juin 2011


4e de couverture : « Je m’appelle Nick Corey. Je suis le shérif d’un patelin habité par des soûlards, des fornicateurs, des incestueux, des feignasses et des salopiaux de tout acabit. Mon épouse me hait, ma maîtresse m’épuise et la seule femme que j’aime me snobe. Enfin, j’ai une vague idée que tous les coups de pied qui se distribuent dans ce bas monde, c’est mon postère qui les reçoit. Eh bien, les gars, ça va cesser. Je ne sais pas comment, mais cet enfer va cesser. »

Alors là, y’a un truc que je n’ai pas saisi ! Ou j’ai eu un grave moment d’inattention ou l’éditeur n’aurait pas dû mettre ce passage entre guillemets, car je ne l’ai pas remarqué au cours de ma lecture ! Bon, cela n’a rien de fondamental, mais j’ai été un peu perturbée.

Comme une amie lectrice (Philcabzi), j’ai tiqué sur le changement effectué pour la traduction du titre en français. Pop 1280 devient 1275 âmes. Alors j’ai répété plusieurs fois 1280 âmes et 1275 âmes, et je trouve que 1275 âmes sonne mieux. Ce pourrait-il que ce soit l’explication à cette étrangeté éditoriale ?

Mais revenons-en à notre cher Nick Corey, qui semble avoir tiré la chasse d’eau juste après y avoir laissé tomber sa conscience ! Car, certes, Nick Corey est un plouc exerçant le métier de shérif à Pottsville ( « qu’est à peu près aussi proche du trou de balle de la Création qu’on peut se le permettre, sans se faire mordre un doigt »), mais un plouc dangereux qui semble se prendre pour le bras droit du Seigneur, surtout lorsqu’il s’agit de sévir… mais quand ça l’arrange.
Dans cette histoire, on passe progressivement de la consternation la plus totale à cette question : ne suis-je pas pris dans une vaste bouffonnerie ? Difficile de définir cet ouvrage qui ressemble à une apologie de l’abomination tout autant qu’à une grande farce. Ou alors, et c’est ce qui paraît le plus juste, l’auteur, connu pour sa vision pessimiste de l’humanité, transite par la plaisanterie pour mieux atteindre l’inavouable. De l’humour noir profond, de l’encre de pieuvre, et pris dans ses tentacules rieuses, le lecteur n’a plus d’autre choix que de constater ce qu’on préfère ne pas voir en l’homme. C’est déjà une très belle performance d’écriture, mais Jim Thompson nous offre encore un personnage dont l’évolution est travaillée avec génie. Il y a une progression dans ce récit qui est tout simplement époustouflante, une réelle maîtrise de l’intrigue. Nick Corey est dévoilé lentement, comme avec délectation, et pour quoi ? C’est ce qui fait que ce livre est absolument génial !

1275 âmes n’est pas un roman policier comme les autres, et c’est tant mieux !


Voici deux extraits qui reflètent justement les deux extrêmes de ce livre :

De dessous mon lit, je tire une canne à pêche toute montée, après quoi je sors dans le vestibule, j’appelle Myra et je lui demande si elle pourrait pas me préparer un casse-croûte vu que je vais à la pêche. Je vous fais grâce de ce qu’elle me répond. Je m’en vais donc.
Comme il est près de neuf heures du soir, il n’y a plus grand monde dans la rue, mais ceux qui sont pas encore couchés me demandent tous si je vais à la pêche. Je leur réponds : « Quelle drôle d’idée ! Qu’est-ce qui a bien pu vous faire croire ça ? »
- Eh bé, c’est de vous voir avec une canne à pêche, pardi ! me fait l’un d’eux. Si vous allez pas à la pêche, à quoi ça vous servirait ?
- Ça ? Ah ! c’est pour me gratter les fesses avec. Des fois que je serais là-haut dans un arbre et que d’en bas j’aurais pas le bras assez long.
- Mais… mais dites un peu… (Il hésite, les sourcils froncés.) Ca n’a point de bon sens, votre affaire…
- C’est vous qui le dites ! Quasiment tout le monde fait pareil. Vous allez pas me raconter que vous n’avez jamais pris une à pêche pour vous gratter le cul, dans le cas où vous seriez en haut d’un arbre et que vous puissiez pas y arriver sans ! Ben, dites donc, vous me faites l’effet d’être drôlement empoté, vous !
C’est vrai, il avoue, lui aussi, il fait pareil. C’est même lui qu’à inventé le truc.
- Ce que je voulais dire, c’est la ligne et l’hameçon, y’en a pas besoin. C’est ça qu’à pas de sens, d’après moi.
- M’est avis que si ! Comment que je ferais pour remonter mes braies, autrement, après avoir fini de me gratter ? Sacré dié, pour ce qui d’être empoté, j’ai idée que vous ne craigniez personne, l’ami ! Si vous ouvrez pas l’œil, le monde va vous filer sous le nez sans même que vous vous en rendiez compte !
L’air tout honteux, il se dandine sur place sans savoir quoi répondre. Je le laisse là et je prends le chemin de la rivière. (p.169-170)

Je suis entré dans cette maison, dans celle-ci et dans des douzaines d’autres pareilles, peut-être plus de cent fois. Mais jamais auparavant je n’avais réalisé ce qu’elles sont. Pas des foyers, pas des endroits où les gens peuvent vivre, non. Exactement rien. Des planches de sapin assemblées autour du vide. Pas de tableaux, pas de livres – rien à regarder, rien pour s’occuper le cerveau. Que du vide, un vide qui, petit à petit, s’infiltre en moi.
Et, tout d’un coup, ce vide n’est pas seulement ici, il est partout, dans toutes les maisons. Et en même temps, il se remplit de bruit, de visions et de fureur, de toutes les choses affreuses et sinistres que ce vide a provoquées.
Les pauvres petites filles sans défense qui pleurent en voyant leur père se glisser dans leur lit. Les hommes qui battent leur femme et les femmes qui hurlent des supplications. Les gosses qui pissent au lit, d’angoisse et de peur, et leurs mères qui les punissent en les aspergeant de poivre rouge. Les visages hâves, hagards, ravagés par le ténia et le scorbut. La sous-alimentation, les dettes toujours plus fortes que le crédit. La hantise, comment on va manger, où on va dormir, comment on va couvrir nos pauvres culs tout nus. Le genre d’obsession qui fait que, quand on n’a rien d’autre dans la tête, mieux vaut être mort. Parce que c’est le vide des idées, quand on est déjà mort en dedans, et qu’on ne fait plus que répandre la saloperie, la terreur, les larmes, les cris, la torture, la faim et la honte de sa propre mort. De son propre vide. (p.235-236)

Jim Thompson, 1275 âmes, Folio policier, 1966, 260 pages
Traduit de l'américain par Marcel Duhamel

vendredi 29 avril 2011


« Et voilà le résultat, reprit Castor-Gris. Il est évident que c’est le fils de Kiche, mais son père était un loup. Il y a donc en lui peu de chien et beaucoup de loup. Puisque ses crocs sont blancs, il s’appellera Croc-Blanc. J’ai parlé. »

Nommé, c’est ainsi que le louveteau gris se voit introduit parmi les hommes, une société régie par de multiples lois plus complexes les unes que les autres, qui iront souvent à l’encontre de son instinct de créature issue du Wild. Comme il le fait pour l’enfance de son héros, sa découverte du monde, Jack London décrit scrupuleusement le conflit interne qui agite Croc-Blanc lorsqu’il se trouve confronté à la volonté humaine.

« Les choses auraient pu se passer différemment, et il aurait alors été tout différent. »

Tout, dans cette éprouvante histoire, tend à démontrer que l’on devient ce que l’on est à travers nos expériences et nos rencontres. Concernant Croc-Blanc, l’auteur évoque une pâte d’argile à laquelle les différents maîtres auront donné une forme particulière. L’animal, profondément intelligent, s’adapte à toutes les situations, même les plus terribles, et lutte pour sa survie. C’est l’effroyable Beauty Smith qui est le plus près de briser Croc-Blanc. La maltraitance et la négligence d’un être poussées à leur paroxysme ne laissent parfois comme alternative qu’un refuge dans la folie.

« Pour lui, c’était une question de principe et de conscience. Il estimait que le mal fait à Croc-Blanc était une dette contractée par l’humanité et que cette dette devait être remboursée. »

Un être est-il condamné à rester tel qu’il est à un certain moment de sa vie ? Pas pour Jack London semble-t-il. Mais il faudra à son héros à fourrure la patience et la bonté d’un nouveau maître pour qu’il puisse se montrer sous un autre jour. En effet, pour l’auteur, seule « la sonde de l’affection et de la tendresse » permettrait d’ « explorer les profondeurs de la nature de Croc-Blanc » et de faire « remonter à la surface toutes sortes de qualités de cœur. » Dès lors, nous assistons à un nouveau conflit intérieur, d’autant plus poignant que s’y affrontent l’amour et l’effroi. Les étapes détaillées de cette nouvelle révolution chez Croc-Blanc donnent un aperçu des efforts incommensurables qu’il s’agit de fournir pour dépasser des blessures infligés à même le corps, des peurs gravés à même le cœur.

Outre la valeur de reportage très appréciable de ce récit dans lequel Jack London nous fait partager son amour de la nature et sa découverte du Klondike du temps où la folie de l’or attire tous les aventuriers, on s’attache à la richesse de la pensée qui sous-tend cette histoire. Une certaine conception de la vie et de sa dynamique. Une confiance en la capacité des êtres à se reconstruire lorsque les conditions s'améliorent. London nous parle des animaux pour mieux nous parler des hommes. Lorsqu'il relate les aventures de son loup et nous expose ce qui se déroule dans sa tête, ne parle-t-il pas aussi de tous ces humains qui souffrent de l’oppression de leurs semblables ? Et lorsqu’il écrit que les conditions exécrables dans lesquels grandit le louveteau auprès des hommes le rendent beaucoup plus vieux que son âge, n’évoque-t-il pas sa propre expérience ?

Croc-Blanc est définitivement un livre précieux : le mouvement incessant de la vie, palpable dans ce texte, interdit la résignation. La confiance en la vie qui émane de cette saisissante aventure en fait aussi certainement un trésor d'humanisme.

Jack London, Croc-Blanc, Chefs-d’œuvre universels/Gallimard Jeunesse, 1998, 237 pages

mardi 21 décembre 2010


En 1759, au large des côtes chiliennes, navigue un navire nommé La Virginie, avec à son bord un des plus célèbres personnages de la littérature : Robinson. Une formidable tempête aura raison du costaud navire ainsi que de son équipage. Robinson, l’unique survivant, se retrouve échoué la tête dans le sable sur une île déserte. Entre les périodes d’exaltation et de dépression, Robinson occupe le quotidien comme il peut, mais il se rend bien compte qu’il tourne sur lui-même : quel sens peut-il donner à ce qu’il entreprend ? Plus tard, la solitude sera rompue par la présence de Vendredi. D’abord le serviteur de Robinson, Vendredi gagnera sa liberté par un acte de désobéissance ayant pour effet d’anéantir toutes les possessions de Robinson. Ramenés à égalité du point de vue des biens, les deux hommes peuvent laisser libre court à l’amitié.

Un livre remarquable où Michel Tournier traite avec une grande clarté de notions aussi complexes que la solitude, le sens de la vie, l’autre, l’amitié. Son discours est un alliage réussi de limpidité, d’intensité et de poésie. Il y a par exemple un excellent passage sur l’impossibilité de sourire dans la solitude. Parmi les différents objets que Robinson a pu récupérer sur le navire, il y a un miroir. Un jour, il a envie de revoir son visage, ressort l’objet, mais s’étonne bientôt de ne pas parvenir à se sourire à lui-même. Son visage reste figé dans une triste expression : parce qu’il était seul depuis si longtemps, Robinson ne savait plus sourire. Mais voici comment notre héros réapprend cette joyeuse grimace : « C’est alors que ses yeux s’abaissèrent vers Tenn. Robinson rêvait-il ? Le chien était en train de lui sourire ! D’un seul côté de sa gueule, sa lèvre noire se soulevait et découvrait une double rangée de crocs. En même temps, il inclinait drôlement la tête sur le côté, et ses yeux couleur de noisette se plissaient d’ironie. Robinson saisit à deux mains la grosse tête velue, et ses paupières se mouillèrent d’émotion, cependant qu’un tremblement imperceptible faisait bouger les commissures de ses lèvres. Tenn faisait toujours sa grimace, et Robinson le regardait passionnément pour réapprendre à sourire. » Le propos se fait d’autant plus beau que Vendredi se libère de l’emprise de Robinson et retrouve l’espace pour créer. En effet, on appréciera la poésie qui émane des inventions de Vendredi, notamment celles qui sont issues du fameux Andoar, roi des boucs : « Andoar va voler, Andoar va voler, répétait-il très excité, en refusant toujours de dévoiler ses projets. », « Andoar va chanter ! promit-il mystérieusement à Robinson qui le regardait faire. » Je n’en dévoilerai pas davantage que Vendredi ! Lisez, c’est tout à fait surprenant ! Enfin, un mot sur les fameux jeux de rôles auxquels se livrent les deux hommes, et qui témoignent encore de la richesse de ce récit. Cette activité proposée par Vendredi est adoptée par Robinson car il prend rapidement conscience de la portée thérapeutique de celle-ci. On rejoue les scènes traumatisantes du passé. Vendredi se fait le Robinson qu’il craignait lorsqu’il était son esclave, et Robinson prend le rôle du Vendredi de cette époque. Ce jeu finira par leur apporter à tous deux, à celui qui a vécu dans la peur et à celui qui a des remords sur sa conduite envers l’autre. Lisez, c’est tout à fait passionnant !

Vendredi ou la vie sauvage (1971) est une adaptation jeunesse de Michel Tournier inspirée de son premier roman Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967).

Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Folio Junior, 1987, 150 pages

jeudi 16 décembre 2010


Nassim, un adolescent iranien de 14 ans, perd ses parents au cours des émeutes qui ont précipité la chute du Shah. Les soldats tirent sur la foule désarmée, c’est un massacre. Le garçon se réfugie chez Nadira, une amie qui vit avec son père. Puis, le régime des mollahs s’instaure, aussi inquiétant que le précédent. Et bientôt, un grondement se fait entendre, il gravit les rues du quartier, ce sont des voix d’hommes qui clament, des cortèges menés par les mollahs : c’est la guerre, les chars irakiens ont franchi la frontière à Hostandjar, et le peuple iranien réclame des armes pour chasser Saddam. Mais avec quels moyens ? Les capitaux occidentaux n’affluent plus comme au temps du Shah. Et, après la Révolution, comme pour les professeurs, le corps des officiers fût épuré par les mollahs. Une espèce de guerre de 1914 qui s’éternise, une boucherie à laquelle l’Iran livrera ses enfants.

Cet enfant dans la guerre, c’est Nassim et ce regard lucide qu’il pose sur ces événements pour en extraire toute l’absurdité et l’horreur. L’essentiel de cette histoire tient certainement en cette démonstration de la manipulation qui est opérée auprès des enfants pour les attirer dans ce bourbier sanglant. Le manque de réaction des adultes qui les entourent, parents ou instituteurs, ne manque pas de surprendre. Un phénomène difficilement compréhensible aujourd’hui dans notre culture. Nassim est donc un personnage de fiction qui permet de s’interroger sur cet événement historique troublant, ces enfants martyrs.

Le professeur de français nous avait demandé de lire ce livre lorsque j’étais au collège, et je me souviens que j’avais eu beaucoup de difficultés à l’époque avec la violence de certains passages. Aujourd’hui, ce récit est mieux passé car j’ai le mental pour y faire face mais je le trouve toujours dur. Je pense que cette lecture jeunesse mérite d’être accompagnée par une présence adulte qui permette si besoin une réflexion sur certains passages, voire une prise de distance en cas de malaise face au propos.

Thierry Jonquet, Un enfant dans la guerre, Folio junior, 1995, 123 pages
 

vendredi 25 juin 2010


Kaala Petites-Dents fait partie d’une portée interdite. Sa mère n’est pas la louve dominante de sa meute et, bien pire, son père est un étranger, ce qui est une impardonnable transgression aux règles de la vallée.

« − Se tenir aussi éloigné que possible des humains, cita Trevegg.
− Ne jamais tuer gratuitement un homme, continua Yllin.
− Sauvegarder la pureté de notre sang et s’accoupler seulement avec les loups de la vallée, acheva Rissa. Ces trois règles seraient transmises à chacun des loups venus au monde dans la vallée, et ceux qui ne les respecteraient pas seraient bannis ou mis à mort. Si une meute ne les appliquait pas, elle serait éliminée. Depuis lors, les Grands Loups sont nos gardiens et les garants de la promesse. »

C’est pourquoi Ruuqo, chef de la meute du Fleuve Tumultueux, décide de décimer cette portée de sang-mêlé. Lorsqu’il ne reste plus que la petite Kaala, celle-ci se défend avec l’énergie du désespoir, gronde et menace ce grand loup de ses dents minuscules. D’abord décontenancé, Ruuqo se reprend afin d’accomplir la triste tâche qui lui incombe en tant que loup dominant. C’est alors que Frandra et Jandru, deux Grands Loups, s’interposent et décident de faire une entorse au règlement pour laisser vivre cette petite louve dont la fourrure est marquée du signe de la lune. Mais les Grands Loups gardent de nombreux secrets et leur décision n’est pas comprise, ce qui vaudra à Kaala de survivre pour être méprisée de Ruuqo et soupçonnée d’être un louveteau maudit. Elle saura néanmoins trouver quelques alliés qui lui permettront de surmonter la mort de ses frères et sœurs, ainsi que le bannissement de sa mère. Cependant, Kaala n’a pas encore un an et se doit déjà d’affronter ces nombreuses questions qui se bousculent dans sa tête au sujet de son identité et surtout, cette attirance qu’elle a pour les humains. Un jour, elle sauve un petit d’homme de la noyade. Pour le meilleur ou pour le pire ?


Une histoire de loups donc, mais surtout l’histoire d’un lien particulier entre les hommes et les loups. Une attirance commune et irrésistible. Dorothy Hearst nous renvoie 14 000 ans avant notre ère pour illustrer de sa plume une théorie charmante mais controversée concernant les hommes et les loups, celle de la coévolution, terme signifiant l’évolution parallèle de deux espèces en étroite interaction. Le dictionnaire donne pour exemple celle des plantes à fleurs et des insectes qui en assurent la pollinisation. Ici, les loups, et plus tard les chiens, auraient participé à notre évolution. Les loups auraient notamment permis aux hommes de se sédentariser et de développer l’agriculture en chassant pour eux. Certains chercheurs, nous explique-t-on sur le site de l’éditeur, émettent même l’idée selon laquelle nous serions devenus l’espèce dominante en apprenant d’eux la chasse en groupe et l’édification de sociétés complexes. D’autres encore pensent que notre proximité avec les chiens aurait eu des conséquences sur le développement de notre cerveau.

Dorothy Hearst s’est certes beaucoup documentée et a de toute évidence trouvé dans cette théorie le filon idéal pour écrire sur les loups. Quant à la rigueur scientifique de ces théories, il n’en est pas question ici. Elles répondent à des interrogations sur l’histoire de l’humanité laissées en suspend et voilà bien tout ce qu’on leur demande à ce niveau. C’est après tout la liberté du romancier que d’y croire et de broder autour de ses fantasmes. Mais il faut savoir le prendre comme tel. Dorothy Hearst ne serait sûrement pas la première à avoir rêvé un lien féerique entre hommes et loups.

La Promesse des loups est donc un roman principalement tourné vers l’anthropomorphisme, ce que l’on retrouve habituellement dans la littérature jeunesse. Il ne s’agit pas ici d’un traité d’éthologie, l’auteur fait penser sa louve et ses congénères comme le font les hommes. J’ai trouvé beaucoup de similitudes entre la trame de cette histoire et celle de la série La Guerre des clans, de Erin Hunter, où l’auteur développe un monde empli de spiritualité pour ses personnages les chats sauvages. De plus, les deux héros ont en commun d’être de sang impur, de devoir se battre contre les injustices subies pour ce motif, tout en ayant pour tâche de sauver tout le monde ! Ils ont tous deux un signe particulier qui fait hésiter les dominants devant l’éventuelle réalisation d’une certaine prophétie. Alors là, on pense aussi au personnage de Harry Potter avec sa fameuse cicatrice ! Au-delà donc de l’anthropomorphisme, on remarque une constante dans ces différentes aventures : le héros, dès sa naissance, est soumis à rude épreuve, pour en plus être très vite et immanquablement informé que la survie de son monde repose sur ses frêles épaules ! Mais que font donc les adultes, nom d’un chien ! N’est-ce pas eux qui sont censés protéger les enfants des dangers de ce monde ? En tout cas, on développe dans ces histoires l’idée que c’est le petit sauveur et aussi ses jeunes amis qui doivent protéger les grands des forces du mal. Sans compter qu’il est toujours question d’une guerre inévitable ! Et l’on pense ainsi au Seigneur des anneaux, de Tolkien, et au brave Frodon qui peut être considéré comme un enfant puisque jeune homme inexpérimenté chez les hobbits. Porteur du lourd fardeau qu’est l’anneau qu’il lui faut détruire ainsi que l’emprise maléfique du terrible Sauron sur le monde. Pour Harry Potter, il s’agit de faire face au fort peu sympathique Voldemort. La demande qui est faite aux enfants dans ces histoires est carrément disproportionnée. On ne leur laisse même pas le temps de devenir adulte pour affronter un destin fait de solitude, de sacrifice et de douleur. Et sur ce sujet, je renvois au très instructif article Le Mal et l’enfant sauveur, d’Isabelle Smadja, paru dans Le Monde diplomatique de décembre 2002 et dans le Manière de voir de juin-juillet 2010.

Bref, entre nos fantasmes développés à partir de notre fascination pour le mystérieux loup et l'attente du messie, Dorothy Hearst n’a fait que foncer à toute allure sur un vaste boulevard pour atteindre un maximum de lecteurs.

Finalement, il ne s’agit pas de rejeter ce livre, loin de là ! C’est agréable à lire, c’est mignon tout plein avec des « petits loups » par-ci et des « petites dents » par-là, en somme une bonne distraction. Mais il me semblait tout de même intéressant d’aller renifler un peu plus loin, de faire des cercles de plus en plus précis avec la truffe pour singer les loups. Ne faut-il pas se poser des questions sur ce qui sous-tend ces ouvrages, les croyances et espérances sur lesquels ils reposent, lorsqu’ils sont diffusés à si grande échelle ? Quelles idées véhiculent-ils ? La question reste ouverte assurément !

Dorothy Hearst, La Promesse des loups, Les Chroniques du loup (Tome I), Albin Michel, 2008, 416 pages
 

vendredi 7 mai 2010


« Ses ruines, sous le ciel, mettraient plus de temps à disparaître que les os de ses derniers habitants à se dessécher au tombeau. »

Onze vieillards solitaires arpentent leur village sur des chemins indépendants. Jamais les onze ne se croisent pour respecter ce vœu de silence qui s’est imposé avec le temps et la désertion de la colline par leur descendance. Discrètement, ils veillent les uns sur les autres et s’entraident avec une rare efficacité par le biais d’un code de signaux et d’avertissements mis en place pour palier l’absence des mots. On suit ce manège avec d’autant plus de fascination que Pierre Jakez Hélias lui donne un aspect quasi mythique. On serait tenté de voir les onze tels les dieux de l’Olympe isolés dans des hauteurs inaccessibles au commun des mortels.

Mais voilà qu’on restaure la maison de feu Yann Strullu, le maréchal-ferrant ! Les onze, intrigués, rôdent autour du chantier. Que signifie donc tout ce remue ménage ? Il y a que le petit-fils du maréchal, le docteur K., veut s’installer dans la maison de son grand-père. Pourquoi ? Le petit-fils ne le sait pas vraiment lui-même. Cependant, il ne va pas tarder à découvrir l’ampleur de son héritage à travers les contes et légendes de ce mystérieux pays.

Pierre Jakez Hélias a magnifiquement bâti son récit. Une première partie où l’on s’étonne du troublant comportement des onze solitaires et où l’on assiste, après l’arrivée du petit-fils, à un drôle d’apprivoisement des uns par les autres. Une seconde partie offrant contes et légendes splendides, et durant laquelle on est certainement aussi déconcerté que le docteur lui-même. Enfin, une troisième partie où les liens se font et se défont, où comme dans une forêt après une terrible tempête la petite population secouée tente de se réinstaller confortablement ou s’exile si trop d’arbres sont tombés.

Hormis cette construction du récit qui nous emballe, on est enchanté par l’écriture tout en finesse et la richesse du texte. C’est dense et on se surprend à relire des passages entiers, non par manque de lisibilité mais pour savourer chaque détail qui, avec cet auteur, a son importance et n’est certainement pas cité pour gonfler le texte et masquer une trame pauvre. L’humour n’est pas en reste dans cette histoire ! Cela commence surtout avec les trois sœurs et une situation qui devient comique grâce au procédé de la répétition : « Chaque jour, la plupart des onze passaient un par un devant le chantier, chacun à son heure exacte, si bien que l’un ou l’autre ouvrier pouvait tirer sa montre et annoncer : nous allons voir apparaître la première des trois sœurs. A peine avait-il fini de parler que l’aînée se montrait, suivie de près par la seconde qui lui soufflait dans le cou, la plus jeune à vingt pas derrière, allez donc savoir pourquoi ! » Et nous d’imaginer cette scène plus épatante à mesure qu’on a l’occasion de l’observer ! On se régale encore de certaines expressions comme : « La nuit était noire comme dans un cul de chaudron.» (inséré dans un contexte inquiétant, une ambiance de cimetière, on est totalement pris au dépourvu), « On était à peine entré en décembre que les journaux imprimèrent une nouvelle qui fit se frotter les yeux même à ceux qui ne savaient pas lire. » (là, j’adore, j’ai ri jusqu’à ce que je découvre moi-même la nouvelle et que je fus aussi décontenancée que le narrateur). Mais il y a aussi toutes ces petites remarques que l’on retrouve habituellement à l’oral : « Edouard Bolzer était son nom, mais on l’appelait Ed le Joufflu, a-t-on besoin de vous dire pourquoi ! » Un texte savoureux, pour sûr !

La toute fin du livre est éblouissante ! Pris dans un curieux mélange d’appréhension, de surprise et de satisfaction, le lecteur y sera difficilement indifférent.

J’ai adoré ce livre qui nous maintient en lévitation entre ciel et terre, ou plutôt devrais-je dire entre terroir et magie !

Pierre Jakez Hélias, La Colline des solitudes, Julliard, 1984, 345 pages