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samedi 6 février 2010


Stéphane Audeguy


La Théorie des nuages

(Folio, 2007, 336 pages)


« De l'autre côté du bassin naturel, un être vivant le regarde. C'est un grand singe. […] [Il] se retient de sourire, parce qu'il croit se souvenir que, pour beaucoup d'espèces animales, cela revient à leur montrer les dents, et donc à les menacer. »


Virginie Latour, jeune bibliothécaire, est détachée de son poste afin de répondre à la demande d'un collectionneur japonais qui souhaite faire l'inventaire de sa collection de livres consacrés aux nuages.
Akira Kumo prend vite goût à la présence de la jeune femme à qui il raconte des histoires de chasseurs de nuages. Cela commence avec Luke Howard qui inventa pour ce phénomène atmosphérique une première nomenclature et contribua ainsi à la naissance de la météorologie.
Mais il s'agira ensuite d'accéder à la précieuse pièce manquante de la collection du japonais : le protocole Abercrombie. Un ouvrage qui réservera quelques surprises.


Inspirée par la tranquille navigation des nuages dans le bleu du ciel, l'histoire de ce roman ne décolle véritablement qu'à partir de la troisième partie du livre, c'est-à-dire la dernière, ce qui est tout de même regrettable.
Pour le reste, on s'ennuie un peu, et même ferme lorsque l'auteur tente d'accaparer le lecteur avec quelques scènes érotiques sans intérêt.
Les personnages ont peu de relief, leur histoire semble avoir été placé là juste pour donner un socle au thème des nuées. Cela dit, l'histoire d'Akira Kumo et le traitement du poids du souvenir qui en découle s'en démarque quelque peu. Mais le texte manque clairement de spontanéité, donnant l'impression pour certaines parties d'être un plat résultat romancé des recherches de l'auteur, agrémenté de quelques tournures à sa sauce.
Mis à part quelques descriptions colorées de paysages ou de phénomènes atmosphériques, ce roman m'est donc apparu grisâtre.
L'auteur a de plus la désagréable manie de répéter les dates et les lieux pour donner un effet d'importance aux événements, ce qui m'a particulièrement exaspérée.
Écrire un roman sur le thème de la météorologie était certes audacieux, mais cela a visiblement poussé l'auteur à broder de façon un peu maladroite.
Finalement, un petit traité sur les nuages m'aurait davantage comblée !

(Janvier 2010)

vendredi 5 février 2010


Carole Martinez

Le Cœur cousu

(Folio, 2009, 448 pages)


« Bombarder de couleurs le village étouffé par l'hiver. Broder à même la terre gelée des fleurs multicolores. Inonder le ciel vide d'oiseaux bigarrés. Barioler les maisons, rosir les joues olivâtres de la mère et ses lèvres tannées. Elle n'aurait jamais assez de fil, assez de vie, pour mener à bien un tel projet. »


Avec une prose aussi lumineuse et envoûtante que les ouvrages de son héroïne, Carole Martinez nous entraîne dans une troublante histoire de mères et de leurs filles. Héritage aliénant, capacité d'aimer qui s'effiloche, espoir réduit en poussière et dispersé au vent, la couturière Frasquita Carasco n'aura de cesse de tisser son malheur avec les merveilleux fils contenus dans cette boîte léguée par quelques forces obscures.

Avec son allure de conte, le récit se fait tantôt cocasse, tantôt cruel, se drapant des multiples visages de l'homme, et nous enveloppe de son intemporalité. Le Cœur cousu se fait somptueuse broderie narrative renfermant un joyau de lucidité qui nous dévoile la sphère humaine sous toutes ses coutures. Monstre sanguinaire, monstre collectif, la face sombre de l'homme s'illustre magistralement. Les comportements généreux, honnêtes et dévoués se font plus discrets, mais apportent un équilibre réconfortant et crucial à la survie de toute société. On apprendra surtout, mais sans surprise, que la différence ne fait pas bon vivre, surtout lorsqu'elle est un talent exceptionnel jalousé de tous.

Carole Martinez nous parle encore d'enfances brisées par manque de chaleur, d'adultes écorchés vifs, sombrant parfois dans la folie, par manque de repères affectives, de femmes résignées face aux murs sans cesse dressés sur leur chemin menant vers le bonheur, d'une boîte souveraine du destin de la lignée à qui elle appartient, d'une boîte symbole de l'histoire familiale. Faudra-t-il enfin qu'un seul être porte en lui toute la puissance du chagrin maternel pour briser le cercle maléfique, démontrer qu'il n'y a pas de fatalité ?

Soledad, Wahida, ton nom a-t-il été lu dans tes paumes ou dans le cœur même de celles qui t'ont baptisée ?


« Elle courut jusqu'au village sans se retourner.
Arrivée à la hauteur des premières maisons, elle croisa les yeux brillants de quelque diable déguisé en chat pour agacer le petit peuple des mulots et, pétrifiée, s'arrêta net. Le regard jaune pétillait entre terre et ciel, il la fixa quelques secondes, l'épingla sur le paysage nocturne comme un vulgaire papillon de nuit, puis les yeux fauves se détournèrent, la forme souple sauta de l'arbre où elle s'était perchée et disparut dans l'ombre. Frasquita reprit ses esprits, sans toutefois parvenir totalement à se convaincre qu'il ne s'agissait là que du chat de ses voisins, et elle recommença à courir. Haletante, elle poussa la petite porte de chez elle, traversa la salle à tâtons et se jeta sur son lit. »

(Novembre 2009)

Didier van Cauwelaert

L'Éducation d'une fée

(Le Livre de Poche, 2002, 221 pages)


" Beaucoup de filles sont des fées qui s'ignorent ; elles ne savent pas qu'elles sont magiques. "


L'Éducation d'une fée expose le regard particulier que Nicolas Rockel pose sur la vie. Il a gardé une âme d'enfant et se comporte comme un prince charmant. Seulement voilà, on a beau être le monsieur le plus gentil du monde, la vie a toujours son mot à dire et il est rarement facile à entendre.


Ce livre est un catalogue de situations et d'actes qui se voudraient touchants et féeriques, mais qui perdent de leur magie par manque de profondeur. La façon dont le héros tente d'apprivoiser la mort aurait mérité plus ample développement, par exemple. Sans cela, l'idée reste au rang d'anecdote. Le héros qui devrait refléter la magie des autres, du rapport aux autres, ne fait que se révéler être le sauveur de quelques dames en détresse. Toutes les idées semblent reposer sur des croyances, des superstitions, une vue un peu trop naïve et simplifiée du monde comme il tourne. L'écriture est plate, sans charme. Les personnages semblent inaccessibles par leur manque de relief et le dénouement est un peu fade à mon goût. C'est une lecture confortable, distrayante mais dispensable.

(Juin 2009)

Delphine de Vigan

No et moi

(Le Livre de Poche, 2009, 256 pages)


"Les histoires entre les parents et les enfants, c'est toujours plus compliqué."


Lou, une adolescente surdouée, se lie d'amitié avec une jeune femme SDF et tente de bouleverser le cours des choses...

Ce livre aborde plusieurs sujets intéressants mais il ne faut surtout pas s'attendre à un traitement de fond. Sur la quatrième de couverture, une critique de Marie-Claire considère que c'est "l'art de dire des choses graves avec légèreté." En effet, quelle légèreté ! On a l'impression que l'auteur aborde des thèmes trop complexes pour elle, ce qui l'empêche donc de développer ses idées dont le contenu reste ici franchement au ras des pâquerettes. Est-ce parce que son héroïne n'a que treize ans qu'elle simplifie les choses à ce point ? Pourquoi écrire un livre dont l'héroïne est si jeune si cela oblige à rester toujours dans cette seule conclusion : "C'est compliqué." Réponse évasive bien connue que les parents donnent à leurs enfants parce qu'ils n'ont pas le courage de réfléchir avec eux. Cela m'a surtout fait sortir de mes gonds lorsque cette réponse revient en force au moment où est révélée l'étendue des dégâts de la relation que No a avec sa mère. C'est justement là qu'il y a des réponses ! Mais non, c'est compliqué, alors... L'auteur ne détient certes pas les clefs de la vérité mais devrait au moins avoir le courage d'avoir un avis et d'en faire part au lecteur, parce que c'est franchement trop facile de claquer cette réponse idiote.

C'était sans compter que le livre fait parfois penser à un prospectus publicitaire ! En voici quelques exemples :
1/ "je tomberais raide de ma petite hauteur, les Converse en éventail"
2/ "je pourrais prendre mon sac Eastpack et sortir sans un mot"
3/ "elle donne à No un Bounty et un paquet de petits Lu"
4/ "elles vont chez H&M le mercredi après-midi"
5/ "le tee-shirt que j'avais acheté chez Pimkie"
Dans quelques années, il faudra se munir d'un dictionnaire des marques pour lire Delphine de Vigan ! Car, à part dans l'exemple 2 dont la marque est précédé du nom de l'objet, on risque de ne pas comprendre de quoi il s'agit exactement.

Il y a même une devinette mais il faut avoir une excellente culture générale ! Je vous cite le passage, comme ça vous pourrez jouer aussi : "Mais ma mère est restée dans son silence et j'ai regardé la pub avec la fille qui met un déodorant magique et danse au milieu des gens, les flashes crépitent et elle tourne sur elle-même avec une robe à volants, j'avais envie de pleurer."
J'espère ne pas me tromper en disant qu'il s'agit du déodorant Narta. Mais étant donné que je n'ai plus la télé depuis 4 ans et que le livre a été publié en 2007, il est possible que je ne sois plus dans le coup et qu'il s'agisse d'un autre déodorant !

Que dire des tics de langage qui inondent le livre pour faire "djeun's", sinon que j'ai failli me flinguer pendant les premières pages tellement il y en avait et que cela m'empêchait de profiter un tant soit peu de l'histoire cachée dessous. Le livre fait 250 pages, j'ai compté les "et tout" pendant 100 pages : 22 fois la phrase se termine par ces termes. C'est consternant ! Nous avons des tics de langage lorsque nous parlons mais ils disparaissent souvent à l'écrit. Ben non, Delphine de Vigan elle les écrit quand même ! Pourquoi pas un ou deux dans les dialogues, mais quand l'héroïne pense ? Aucun intérêt !

Bref, vous l'aurez compris, je n'ai pas beaucoup apprécié ce livre plutôt creux, à l'écriture plate, aspergé d'une bonne dose de Narta tant certains sujets qui y sont abordés sentent mauvais et pourraient choquer le nez du lecteur sourcilleux du confort de sa conscience s'ils étaient traités avec plus de cran. Où est donc l'impertinence du discours qu'on lui octroie ? Caresser dans le sens du poil ou noyer le poisson me semble bien loin de l'impertinence. No et moi reste donc une histoire "mignonnette", sans plus.

Un petit passage apprécié, tout de même, pour la route : "Noël est un mensonge qui réunit les familles autour d'un arbre mort recouvert de lumières, un mensonge tissé de conversations insipides, enfoui sous des kilos de crème au beurre, un mensonge auquel personne ne croit." (Passage qui aurait plus d'impact dans une véritable réflexion sur la famille, vaste chantier.)

(Mai 2009)

Hippolyte Taine (1828 - 1893)

« J'ai beaucoup étudié les philosophes et les chats. La sagesse des chats est infiniment supérieure. »

Vie et opinions philosophiques d'un chat (1858)

(Rivage Poche / Petite Bibliothèque, 2008, 64 pages)


« Ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent.» (René Descartes, Lettres au Marquis de Newcastle, 1646)
Lors de la parution de ce court texte, en 1858, Descartes a dû se retourner dans sa tombe !

Le matou, « né dans un tonneau au fond d’un grenier à foin », grandit dans une basse-cour, entouré de chats et d’autres bêtes, notamment une oie qui devient son amie. Mais cette relation donnera lieu a une expérience brutale et s’ensuit ses premières réflexions sur la mort , le pouvoir, la place de chacun au sein de cette « république » qu’est la basse-cour. Puis, il aborde la condition féline, les passions, le bonheur, l’essence des choses (comparaison chien et chat). Enfin, considérant avoir atteint un degré de sagesse ultime, le matou est parfaitement satisfait.

« Celui qui mange est heureux ; celui qui digère est plus heureux ; celui qui sommeille en digérant est plus heureux encore. Tout le reste n’est que vanité et impatience d’esprit.» (Partie VI du texte)

Ce petit livre est un petit bijou d’humour cynique ! Le tonneau serait-il d’ailleurs une référence à Diogène de Sinope (bien qu’il aurait été surnommé le Chien) ?
Plein d’imagination, il se dégage également de cette fable une certaine atmosphère poétique (cf : partie VIII du texte). Une fable où le chat me semble représenter le soi-disant philosophe qui, ayant une très haute opinion de lui-même, croit détenir les clefs de la Vérité par le biais de ses seules expériences.
J’ai donc lu ce texte comme une parodie de traité philosophique. On remarque d’emblée l’absence d’une notion fondamentale : la morale. Ce qui peut expliquer que le chat puisse atteindre aussi rapidement un degré de sagesse… peu élaborée. Car la morale n’est-elle pas l’une des notions philosophiques les plus délicates à penser ?

(Janvier 2009)

jeudi 4 février 2010


Sylvie Germain

Magnus

(Folio, 2007, 272 pages)


Une mémoire brisée. Un ours en peluche aux yeux de renoncules et à l’oreille roussi pour témoin. Des visions foudroyantes. Orange, feu, rouge, éclair, troublantes sensations flamboyantes. Un homme, un livre, une ville, une fièvre, une langue inconnue. Une amie, amante, complice, attache au présent. Une jambe boiteuse, une mémoire bancale : un homme en hibernation. Des abeilles. Un livre neuf pour seul bagage.


Comment résumer Magnus ? Une histoire dense, intense, pleine d’éléments essentiels. Sylvie Germain nous entraîne dans le centre de gravité d’une quête d’identité obstinée. Les images, les questions gravitent autour de nous à une vitesse étourdissante. On est balloté dans les divers refuges trouvés par Magnus. On est secoué par les mystérieux fragments de sa mémoire. Quand s’apaisera-t-il ? Au point de non-retour, au sacrifice ?
Ce livre possède une réelle force de par ce qu’il interroge. De plus, la forme du texte est originale et est en parfaite cohérence avec le fond. Lorsque les mystérieux fragments s’imbriquent pour former de nouvelles réponses, Magnus rebondi et nous à sa suite.
Les derniers passages du livre m’ont particulièrement émerveillée. Je les ai relus, savourés. L’issue est osée mais à la hauteur de ce qui la précède.
Enfin, le style de l’auteur est remarquable de poésie, tout en images. Mélodieux.


« Ainsi va Magnus dans sa solitude du Morvan, nouant des amitiés posthumes auprès de tombeaux, des amitiés muettes avec tel ou tel arbre, tel bœuf ou telle brebis croisés au bord d’un pré, des amitiés fugaces avec des nuages, des chuchotements de sources, des odeurs de terre, de vent. Des amitiés à fleur d’instant. »

(Janvier 2009)

jeudi 28 janvier 2010


Gabrielle Wittkop (1920 - 2002)

Sérénissime assassinat

(Points, 2002, 128 pages)


Venise, janvier 1796.
« − Ne peut-on lire sans être dérangé à tout bout de champ ?
Debout devant lui, la Rosetta tortille son tablier :
− C'est que Signor... votre femme est morte...
− Encore ?! »
L'histoire d'Alvise Lanzi nous entraîne dans la Venise du siècle des Lumières, une ville de miroirs et de labyrinthes. Comme un reflet dans un miroir d'eau, c'est une ambiance trouble qui règne dans la maison Lanzi. Pour la quatrième fois en trente ans, Alvise est catapulté dans l'état de veuvage...
« Cachez ces taches. Elle a terriblement souffert. »
Quatre épouses mortes dans de mystérieuses circonstances et d'atroces convulsions.
« On ne peut décemment pas lui laisser le visage découvert. »
Cet enchaînement suscite bien des murmures et des interrogations.
« N'oublions jamais les leçons de l'Antiquité, si bien versée dans la science des herbes. »
On soupçonne l'entourage d'Alvise, puis Alvise lui-même...


Gabrielle Wittkop définit Sérénissime assassinat comme « roman-mystérieux », qui demeure inexplicable jusqu'à sa fin rationnelle. Au delà de la recherche du coupable, l'intérêt du récit se trouve dans l'excellente restitution d'une ambiance fantasque et dangereuse, le style baroque et raffiné de l'auteur aidant. Voilà pour la forme, pleine d'esthétisme, mais d'une beauté vénéneuse.

Et c'est là qu'on aborde le fond... mais nous naviguons en eaux troubles avec cette auteure! Au cours de mes humbles recherches sur cette dame, j'ai souvent croisé les termes de « divine Wittkop ». Intriguant ! lorsqu'on a soi-même ressenti tout au long d'une lecture, le souffle d'une extrême arrogance ! L'auteur se présente au début du récit sous le couvert du « joueur de bunraku faisant agir ses marionnettes ». Ce qui est compatible avec le mépris dont elle fait preuve envers ses personnages ; le pire étant lorsque le personnage s'avère être un enfant. Mais elle revient à plusieurs reprises sur cet état de chose comme pour mieux avérer sa toute-puissance. Toute personne se fait démiurge de l'imaginaire lorsqu'elle crée un univers et ses personnages mais l'auteur a souvent la subtilité de se faire le plus petit possible pour mieux laisser évoluer cette création. Or dans ce livre, la présence de Gabrielle Wittkop est trop lourde. D'ailleurs, puisque nous sommes entraînés dans la ville des miroirs, ne peut-on remarquer comme son visage est partout présent ? Je l'ai vu en Ottavia Lanzi, le personnage, soit-dit en passant, le moins maltraité de l'histoire. Un passage fait écho aux différentes informations piochées çà et là sur l'auteur : « Elle [Ottavia Lanzi] dirige sa pensée dans l'esprit des Lumières mais fort à l'encontre de ce qu'il y a en elle de sombre, de chtonien, d'archaïque, de toutes ses ivresses de vieille pythie. »

Sans surprise, l'écriture de Wittkop se fait perverse jusqu'au bout des lettres. Plane une sombre délectation pour la souffrance de l'autre, considéré comme objet de jeux malsains. L'aversion totale de l'auteur pour les enfants est clairement exprimée dans certains passages. Alors, pendant que d'autres la considèrent comme « divine », moi je me demande comment peut-on autant détester les enfants lorsqu'on l'a été soi-même (c'est inévitable). Mais elle se plaît à dire dans une interview à propos de son enfance et des enfants de son âge : « Ils étaient bêtes, inférieurs à moi. Moi, j'étais déjà une adulte, comprenez-vous. J'ai toujours été une adulte. » Un bel esprit certes, érudit et inventif, mais un peu à côté de la réalité.
J'introduis plusieurs éléments concernant l'auteur car il est difficile de ne pas s'interroger et chercher à mieux comprendre une écriture si pleine de perversité.

Pour conclure, Sérénissime assassinat reste une lecture intéressante pour son « originalité » de forme : l'ambiance sombre et pesante, l'écriture raffinée et poétique. Mais une profondeur qui gravite autour d'un nombril : noirceur de l'âme, perversité, extrême arrogance... Narcisse dispose et se contemple dans les différents miroirs de cette histoire et on s'en lasse. A ce niveau, rien de nouveau sous le soleil.

(Novembre 2008)

Colette (1873 - 1954)

La Chatte (1933)

(Le Livre de Poche, 1971, 192 pages)


Les premières pages m'ont fait un peu peur. Le style, les personnages, je n'y ai pas accroché tout de suite. Et puis, doucement, j'ai aimé les descriptions faites du jardin et surtout, la capacité de l'auteur à rendre la beauté, la grâce, l'insondable qu'on connaît des chats.
Cette chatte, prénommée Saha, est magnifique mais effrayante ! Sa présence, sa prestance même, envahit le livre et la vie des personnages. L'histoire du couple, en elle-même, ne m'a pas vraiment intéressée. Mais la relation étrange d'Alain et de Saha m'a vraiment intriguée.

Deux semaines après cette lecture, j'ai pensé aux personnes qui ne jurent que par leur animal de compagnie ; ce chien, par exemple, qui dort sur le même lit que le couple, finit par y prendre toute la place et par avoir droit à plus d'attention que le conjoint. Avec cette histoire étrange et aux abords impénétrables, Colette n'est finalement pas éloignée d'une certaine réalité, celle de l'anthropomorphisme. Car les dernières pages du livre sont si déroutantes, Saha semblant si humaine, qu'il est intéressant de s'interroger sur le regard qu'Alain porte sur elle et la place de l'animal au sein de la communauté humaine.

(Août 2008)

mercredi 27 janvier 2010


Alphonse Daudet (1840 - 1897)

Les Lettres de mon Moulin (1869)

(Pocket, 2005, 224 pages)


Oeuvre composée de 24 lettres : Installation, La Diligence de Beaucaire, Le Secret de Maître Cornille, La Chèvre de M. Seguin, Les Étoiles, L'Arlésienne, La Mule du pape, Le Phare des Sanguinaires, L'Agonie de la Sémillante, Les Douaniers, Le Curé de Cucugnan, Les Vieux, Ballades en prose, Le Portefeuille de Bixiou, La Légende de l'homme à la cervelle d'or, Le Poète Mistral, Les trois messes basses, Les Oranges, Les deux auberges, A Milianah, Les Sauterelles, L'Élixir du Révérend Père Gaucher, En Camargue, Nostalgies de caserne.


L'auteur évoque surtout la Provence, mais aussi la Corse et l'Algérie. Le décor est toujours planté avec beaucoup de poésie et tout semble vivant. La nature est très présente à travers les astres, le vent, la mer, les arbres et surtout les animaux qui sont dans certaines lettres humanisés ; ce qui me fait toujours beaucoup rire. Le rire justement, la gaieté de vivre est mise à l'honneur dans certaines lettres. Mais il y a aussi des histoires tragiques à l'atmosphère sombre.

L'auteur est un fameux conteur car il arrive à faire passer beaucoup d'émotion à travers de simples détails. Dans Le secret de Maître Cornille, par exemple, toute l'inquiétude et la tristesse qu'inspire Maître Cornille et son moulin se retrouvent dans « un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le rebord de la fenêtre et vous regardait d'un air méchant ». Il est amusant aussi qu'un personnage soit évoqué par un objet qui parle pour lui, comme dans La Diligence de Beaucaire : « un homme... non ! une casquette, une énorme casquette en peau de lapin ».

L'écriture est belle, musicale et nous plonge, dès les premiers mots, tout entier dans l'univers de chaque histoire. C'est vif, frais, comme le souffle du mistral.

Ce fut une lecture agréable et plutôt reposante, car on ressent cette lenteur de la vie d'autrefois où l'on se déplaçait à pied, en diligence, à cheval ou à dos d'âne.


« Ce sont les lapins qui ont été étonnés !... Depuis si longtemps qu'ils voyaient la porte du moulin fermée, les murs et la plate-forme envahis par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers était éteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque chose comme un quartier général, un centre d'opérations stratégiques : le moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, en train de se chauffer les pattes à un rayon de lune... Le temps d'entrouvrir une lucarne, frrt! voilà le bivouac en déroute, et tous ces petits derrières blancs qui détalent, la queue en l'air, dans le fourré. J'espère bien qu'ils reviendront.


Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du premier, un vieux hibou sinistre, à la tête de penseur, qui habite le moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des tuiles tombées. Il m'a regardé un moment avec son œil rond ; puis, tout effaré de ne pas me reconnaître, il s'est mis à faire : « Hou ! Hou ! » et à secouer péniblement ses ailes grises de poussière ; - ces diables de penseurs ! ça ne se brosse jamais... N'importe ! tel qu'il est, avec ses yeux clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire silencieux me plaît encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de lui renouveler son bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une entrée par le toit ; moi je me réserve la pièce du bas, une petite pièce blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un réfectoire de couvent. »

(Février 2008)

Éric-Emmanuel Schmitt

La Secte des égoïstes

(Le Livre de Poche, 1996, 128 pages)


C'est une lecture intéressante. L'écriture est agréable. On appréciera ou non l'humour de l'auteur. Personnellement, il m'a fait beaucoup rire dans sa description des chercheurs. On est intrigué par cette histoire, mais je n'irai pas jusqu'à dire que le narrateur m'emporte avec lui "dans des vertiges hallucinants" comme le fait espérer la quatrième de couverture.
Cependant, la fin du livre est assez surprenante, et il est intéressant de relire les premières pages avec un regard nouveau. Ce que j'ai le plus apprécié, c'est la description que fait l'auteur de la solitude humaine à travers le narrateur et le personnage du philosophe. Solitude qui parfois ne devient supportable que lorsqu'on sombre dans la folie.

(Mars 2007)

Simone de Beauvoir (1908 - 1986)

Une mort très douce (1964)

(Folio, 1972, 160 pages)


Un livre court d'où jaillissent des éléments essentiels à notre réflexion sur la maladie et la mort. Les thèmes de l'euthanasie et de l'acharnement thérapeutique sautent aux yeux. Mais il est aussi question du rapport au corps malade (le redéfinir ? mais comment ?), de la douleur, des relations soignant-soigné. Ces thèmes ne sont pas approfondis mais ont au moins le mérite d'être évoqués.
Bien sûr, c'est une histoire intime. Pourquoi s'intéresser à la souffrance et à la mort d'une vieille femme qui nous est inconnue ? Mais cette vieille femme, c'est ma mère, la vôtre, c'est nous. Car s'incarnent en elle la maladie et la mort ; ce qui nous concerne tous. Les personnages de ce livre, pourtant autobiographique, sont comme universels. Peut-être parce que l'auteur ne se contente pas de relater l'événement : elle s'interroge. On ne peut rester indifférent face à ce récit lorsqu'on a saisi cela.


"Penser contre soi est souvent fécond ; mais ma mère, c'est une autre histoire : elle a vécu contre elle-même."

"Souvent, quand les malades souffraient un long martyre, je m'étais indignée de l'inertie de leurs proches : "Moi, je le tuerais." A la première épreuve, j'avais flanché : j'avais renié ma propre morale, vaincue par la morale sociale."

"Car en effet, par comparaison, sa mort a été douce. "Ne me laissez pas livrée aux bêtes." Je pensais à tous ceux qui ne peuvent adresser cet appel à personne."

(Mars 2007)