jeudi 28 janvier 2010


Susie Morgenstern

L'Orpheline dans un arbre

(L'école des loisirs, Médium, 2005, 209 pages)


Clara-Camille Caramel a quinze ans et est orpheline. Ses parents se sont tués en avion alors qu’elle n’avait que deux ans et demi. Sa grand-mère a pris soin d’elle durant quatre années avant de partir elle aussi pour ce voyage dont on ne revient jamais. La vieille femme se sachant condamnée avait tout prévu pour sa petite-fille. Et voilà ! Clara-Camille vit dans une pension de luxe pour orphelins fortunés. Elle a tout !... sauf une famille. Mais voilà qu’elle gagne un concours d’écriture dont la récompense n’est autre que passer quinze jours dans une famille américaine. Chouette !
Mais arrivée à l’aéroport de San Francisco, elle est attendue par Jeremiah, un « vieux croûton » de soixante-quinze ans. Et puis elle découvre que celui-ci vit seul avec un chien gigantesque et fabrique des maisons dans les arbres.
Que faire ? Ce n’est pas du tout ce qu’elle attendait de ce voyage. Repartir ? Mais ne faut-il pas aller au bout des choses pour parfois découvrir ce que la vie peut offrir de plus surprenant ?

C’est le premier livre que je lis de Susie Morgenstern et j’ai été agréablement surprise par la douceur et la poésie de sa plume. Elle aborde dans cette histoire originale des moments importants que peut traverser toute jeune fille de cet âge. Elle sait le faire avec humour, un humour bienveillant. Ses personnages sont charmants, surtout le vieux Jeremiah. Un homme étonnant.
Deux choses m’ont particulièrement touchée dans cette histoire. La première est qu’il est important d’apprendre à écouter son cœur pour ne pas passer sa vie à avoir des regrets. La deuxième : pour aider un alcoolique, l’amour ne suffit pas. Car comme le dit ce cher Jeremiah, il s’agit là d’un « dispositif détraqué qui siège dans son cerveau. Il n’y a que lui seul qui peut s’en débarrasser et s’aider. »

(Novembre 2008)

Gabrielle Wittkop (1920 - 2002)

Sérénissime assassinat

(Points, 2002, 128 pages)


Venise, janvier 1796.
« − Ne peut-on lire sans être dérangé à tout bout de champ ?
Debout devant lui, la Rosetta tortille son tablier :
− C'est que Signor... votre femme est morte...
− Encore ?! »
L'histoire d'Alvise Lanzi nous entraîne dans la Venise du siècle des Lumières, une ville de miroirs et de labyrinthes. Comme un reflet dans un miroir d'eau, c'est une ambiance trouble qui règne dans la maison Lanzi. Pour la quatrième fois en trente ans, Alvise est catapulté dans l'état de veuvage...
« Cachez ces taches. Elle a terriblement souffert. »
Quatre épouses mortes dans de mystérieuses circonstances et d'atroces convulsions.
« On ne peut décemment pas lui laisser le visage découvert. »
Cet enchaînement suscite bien des murmures et des interrogations.
« N'oublions jamais les leçons de l'Antiquité, si bien versée dans la science des herbes. »
On soupçonne l'entourage d'Alvise, puis Alvise lui-même...


Gabrielle Wittkop définit Sérénissime assassinat comme « roman-mystérieux », qui demeure inexplicable jusqu'à sa fin rationnelle. Au delà de la recherche du coupable, l'intérêt du récit se trouve dans l'excellente restitution d'une ambiance fantasque et dangereuse, le style baroque et raffiné de l'auteur aidant. Voilà pour la forme, pleine d'esthétisme, mais d'une beauté vénéneuse.

Et c'est là qu'on aborde le fond... mais nous naviguons en eaux troubles avec cette auteure! Au cours de mes humbles recherches sur cette dame, j'ai souvent croisé les termes de « divine Wittkop ». Intriguant ! lorsqu'on a soi-même ressenti tout au long d'une lecture, le souffle d'une extrême arrogance ! L'auteur se présente au début du récit sous le couvert du « joueur de bunraku faisant agir ses marionnettes ». Ce qui est compatible avec le mépris dont elle fait preuve envers ses personnages ; le pire étant lorsque le personnage s'avère être un enfant. Mais elle revient à plusieurs reprises sur cet état de chose comme pour mieux avérer sa toute-puissance. Toute personne se fait démiurge de l'imaginaire lorsqu'elle crée un univers et ses personnages mais l'auteur a souvent la subtilité de se faire le plus petit possible pour mieux laisser évoluer cette création. Or dans ce livre, la présence de Gabrielle Wittkop est trop lourde. D'ailleurs, puisque nous sommes entraînés dans la ville des miroirs, ne peut-on remarquer comme son visage est partout présent ? Je l'ai vu en Ottavia Lanzi, le personnage, soit-dit en passant, le moins maltraité de l'histoire. Un passage fait écho aux différentes informations piochées çà et là sur l'auteur : « Elle [Ottavia Lanzi] dirige sa pensée dans l'esprit des Lumières mais fort à l'encontre de ce qu'il y a en elle de sombre, de chtonien, d'archaïque, de toutes ses ivresses de vieille pythie. »

Sans surprise, l'écriture de Wittkop se fait perverse jusqu'au bout des lettres. Plane une sombre délectation pour la souffrance de l'autre, considéré comme objet de jeux malsains. L'aversion totale de l'auteur pour les enfants est clairement exprimée dans certains passages. Alors, pendant que d'autres la considèrent comme « divine », moi je me demande comment peut-on autant détester les enfants lorsqu'on l'a été soi-même (c'est inévitable). Mais elle se plaît à dire dans une interview à propos de son enfance et des enfants de son âge : « Ils étaient bêtes, inférieurs à moi. Moi, j'étais déjà une adulte, comprenez-vous. J'ai toujours été une adulte. » Un bel esprit certes, érudit et inventif, mais un peu à côté de la réalité.
J'introduis plusieurs éléments concernant l'auteur car il est difficile de ne pas s'interroger et chercher à mieux comprendre une écriture si pleine de perversité.

Pour conclure, Sérénissime assassinat reste une lecture intéressante pour son « originalité » de forme : l'ambiance sombre et pesante, l'écriture raffinée et poétique. Mais une profondeur qui gravite autour d'un nombril : noirceur de l'âme, perversité, extrême arrogance... Narcisse dispose et se contemple dans les différents miroirs de cette histoire et on s'en lasse. A ce niveau, rien de nouveau sous le soleil.

(Novembre 2008)

Lucienne Cluytens

Lille-Québec aller simple

(Ravet-Anceau, 2008, 320 pages)


Le capitaine Flahaut de la PJ de Lille enquête sur le meurtre du docteur Lantin, pédiatre et chef de clinique de Saint-Amand-les-Eaux. Au cours des différents interrogatoires, les proches de la victime la définisse comme transparente et sans ennemi connu ; on pense à un crime de voyous en quête d'argent. Mais le capitaine Flahaut n'y croit pas car un fait l'intrigue : pourquoi a-t-on brûlé les yeux de la victime à l'aide d'un sabre chauffé à blanc ?
A mesure que l'enquête avance, le capitaine Flahaut sent que la clef de l'énigme se trouve au Québec, en Gaspésie, où le docteur Lantin se rendait quelques jours chaque année. Mais une fois sur place, il découvrira qu'une inconnue l'a devancé et a elle-même enquêté sur les mystérieuses activités du médecin.

Du même auteur, j'avais déjà lu Les Peupliers noirs, un polar qui m'avait bien plu. Là encore, on est heureux de retrouver l'intérêt de l'auteur pour les gens simples, victimes d'injustices. Des personnages que l'on pourrait croiser dans les rues de Lille. Il semble aussi que Lucienne Cluytens ait beaucoup de tendresse pour ses personnages car elle sait les rendre très attachants. La relation d'amitié de Marc Flahaut et Esther m'a particulièrement touchée.
L'intrigue se dessine sur fond d'erreur médical et de pédophilie. De mon point de vue, ce récit tend à désacraliser le monde médical et montre que les gens de peu sont parfois bien démunis face à une erreur médicale. Le thème de la pédophilie est abordé avec tact ; l'auteur en dit peu et c'est bien assez pour comprendre.
C'est donc un livre qui se déroule principalement dans le Nord-Pas-de-Calais, avec des ch'tis pour protagonistes. Cependant, une partie de l'histoire se déroule au Québec, en Gaspésie plus exactement. La nature sauvage et la chaleur des Québécois sont mis en avant. On aimerait tous avoir Sylvie pour amie. La situation des Micmacs, peuple amérindien, est également évoquée.
J'aime bien l'univers de Madame Cluytens et je guette la sortie de son prochain livre.

(Septembre 2008)

Daniel Pennac

Cabot-Caboche

(Pocket Junior, 1998, réédition 2009, 208 pages)


Quelle vie de chien ! Et il se bat courageusement pour vivre et rester digne, Le Chien. Les hommes sont si imprévisibles qu'il a peu de repères pour échapper à leur cruauté. Heureusement, Le Chien rencontrera Gueule Noire, le Laineux, Le Hyéneux, d'autres chiens et de vrais amis, qui lui apprendront à survivre et qui l'aimeront sincèrement. Du côté des hommes, il y a tout de même Pomme que Le Chien aimerait avoir pour maîtresse, mais la petite fille est si capricieuse. Pour obtenir son amour, notre héros va entamer un véritable parcours du combattant. Et y parviendra-t-il ?


Cette histoire invite à porter un regard empli de dignité et d'amitié sur notre relation d'homme à chien. Car l'amitié n'est possible que si la dignité de chacun est respectée, l'homme s'engage à n'être ni dresseur ni dressé.
La sincérité et la poésie du texte m'ont enchantée. L'histoire du Chien est loin d'être rose et certains passages m'ont rendue bien triste. D'autres m'ont fait sourire, notamment la "bêtise" des hommes vue par Le Chien. L'issue m'a cependant laissée perplexe. Preuve qu'il me faut encore travailler mon optimisme vis-à-vis de ma propre espèce.


"Mais, bon sang, que la voix de la Poivrée est aigüe ! Et ce qu'elle peut être bavarde ! S'il n'avait pas besoin de ses quatre pattes pour se tenir debout, Le Chien se boucherait les oreilles avec les pattes de devant. Mais il a toujours refusé de singer les hommes."

"Déconcerté, il s'asseyait, comme font tous les petits chiens, en tombant lourdement sur son derrière."

"Il marchait à petits pas de petit chien, très rapides, comme quatre aiguilles qui tricotent."

(Septembre 2008)

Patrick Süskind (Allemagne)

Le Pigeon

(Le Livre de Poche, 1988, 96 pages)


Jonathan Noël est un ermite dans la ville. Non pas un homme qui se retire par philosophie ou pour prier, mais par peur. Jonathan Noël est un homme écorché par la vie, qui pour se rassurer mène une vie réglée comme du papier à musique et se réfugie dans une chambre de bonne d'à peine 7 m². Son cocon. Cette chambre est son seul projet, son seul rêve. Chaque matin, c'est pour elle qu'il part travailler, pour qu'elle lui appartienne. Mais un jour, ce cocon est menacé par un pigeon. Ce qui déclenche chez Jonathan une véritable crise existentielle.


Patrick Süskind fait un portrait hilarant d'un homme en pleine détresse psychique. Le comportement de Jonathan est en effet si excessif qu'il en devient clownesque. On rit beaucoup et c'est très bien. Mais ce qui est intéressant, c'est que l'on rit tout en ressentant une profonde sympathie pour Jonathan. L'image répétée de Jonathan avec "sa valise, son manteau et son parapluie" semble, au premier abord, le ridiculiser, car ces objets nous rappellent son délire face au pigeon. Mais elle montre surtout un homme seul, abandonné, qui n'a plus que "sa valise, son manteau et son parapluie", qui n'a plus en fait que cette détresse qui submerge son esprit et paralyse son corps.

Mais pourquoi Jonathan a-t-il une réaction aussi excessive face au pigeon ? Il semble qu'à travers sa chambre, c'est sa vie que cet oiseau menace, ce pigeon dont le "plumage lisse était d'un gris de plomb". La même couleur que celle des uniformes de ceux qui ont emmenés ses parents en juillet 1942 ?
Ce n'est donc pas l'histoire d'un simple excentrique qui n'aurait ni queue ni tête. Cette histoire raconte le chemin sinueux qu'un homme va devoir emprunter pour se défaire d'un traumatisme qui l'enchaîne depuis l'enfance.

Pour ma part, je considère ce livre comme porteur d'espoir car il semble nous dire que nous ne sommes pas condamnés par nos traumatismes, mais qu'il est nécessaire de les regarder en face pour commencer de s'en libérer.

(Septembre 2008)

Colette (1873 - 1954)

La Chatte (1933)

(Le Livre de Poche, 1971, 192 pages)


Les premières pages m'ont fait un peu peur. Le style, les personnages, je n'y ai pas accroché tout de suite. Et puis, doucement, j'ai aimé les descriptions faites du jardin et surtout, la capacité de l'auteur à rendre la beauté, la grâce, l'insondable qu'on connaît des chats.
Cette chatte, prénommée Saha, est magnifique mais effrayante ! Sa présence, sa prestance même, envahit le livre et la vie des personnages. L'histoire du couple, en elle-même, ne m'a pas vraiment intéressée. Mais la relation étrange d'Alain et de Saha m'a vraiment intriguée.

Deux semaines après cette lecture, j'ai pensé aux personnes qui ne jurent que par leur animal de compagnie ; ce chien, par exemple, qui dort sur le même lit que le couple, finit par y prendre toute la place et par avoir droit à plus d'attention que le conjoint. Avec cette histoire étrange et aux abords impénétrables, Colette n'est finalement pas éloignée d'une certaine réalité, celle de l'anthropomorphisme. Car les dernières pages du livre sont si déroutantes, Saha semblant si humaine, qu'il est intéressant de s'interroger sur le regard qu'Alain porte sur elle et la place de l'animal au sein de la communauté humaine.

(Août 2008)
Tome 1

Manu Larcenet

Le Combat ordinaire

Tome 1 : Le Combat ordinaire (éditions Dargaud, 2003) "Meilleur album Agoulême 2004"
Tome 2 : Les Quantités négligeables (2004)
Tome 3 : Ce qui est précieux (2006)
Tome 4 : Planter des clous (2008)


Le Combat ordinaire
est l'histoire d'un homme comme un autre. Pas de pouvoirs surnaturels, ni de costume moulant, ni de cape, qui feraient de lui un super héros.
Marco, personnage principal de cette série, est un photographe fatigué, un homme qui se cherche, qui a une relation compliquée avec ses parents, qui a peur de s'engager sur le plan affectif (cette dernière proposition découlant souvent de celle qui la précède) et qui avec tout cela, faut-il s'en étonner, est sujet à de terribles crises d'angoisses.
Des rencontres et événements vont l'aider à avancer, comprendre, s'épanouir...

L'histoire de Marco est passionnante parce qu'elle nous renvoie à nous-mêmes. Les passages de réflexion, d'analyse, sont vraiment dignes d'intérêt. Le graphisme est simple ; ce qui, à mon avis, amplifie la charge émotionnelle de certains passages. Les illustrations des scènes qui se déroulent à la campagne, dans les bois, sont particulièrement jolies.
Tout au long de la série, l'auteur nous parle des joies et des difficultés d'être père. D'ailleurs, les moments que Marco passe avec son père et où il pense à lui m'ont beaucoup émue. Les séances de psychothérapie de Marco m'ont fait rire, surtout avec son second psy (qui semble bien plus compétent que le premier). J'ai adoré la petite Maude, ses questions et ses découvertes. Il y a des scènes très touchantes avec ce personnage. La réflexion portant sur la classe ouvrière à travers les projets photo de Marco interpelle. En parallèle de l'arrivée au pouvoir de Sarkozy dans le tome 4, c'est même franchement intéressant.
Clin d'œil spécial au chat pénible du tome 1 et au petit chat noir du tome 4 qui m'ont beaucoup amusée.

Une série BD intelligente, très drôle et touchante.

(Avril 2008)