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vendredi 5 février 2010


Sherman Alexie (États-Unis)

Dix petits indiens

(10/18, 2009, 288 pages)


"C'est difficile de partager une salle de bains avec une Indienne et de continuer à l'idéaliser. Si le bruit se répandait qu'elle était une personne ordinaire, et même ennuyeuse, elle craignait de perdre son pouvoir et sa magie. Elle n'ignorait pas qu'un jour viendrait où les Blancs finiraient par comprendre que les Indiens étaient tout aussi incurablement ennuyeux et égoïstes qu'eux et qu'ils sentaient tout aussi mauvais qu'eux, ce qui serait un grand jour pour les droits de l'homme, mais un triste jour pour Corliss."


Tel une grand-mère indienne, Sherman Alexie nous conte les espérances et dérapages de dix vies. Dix personnages, liés à la tribu spokane et arrimés à la ville de Seattle, qui rêvent à s'intégrer pleinement. Chargé du poids du passé ou confronté au racisme, chacun avance comme il peut.

L'écriture de Sherman Alexie est chargée d'humour et de gravité. Parce que la gravité est certainement plus abordable par le rire. A moins que ça ne soit tout simplement parce que les Indiens sont doués pour le rire. Mais goûtez donc ces nouvelles, emplies de sensibilité, qui éclatent de rire par lucidité face à l'absurde des situations les plus injustes !

(Octobre 2009)

Jonathan Coe (Royaume-Uni)

La Maison du sommeil

(Folio, 2000, 480 pages)


Après avoir été une résidence universitaire, Ashdown, impressionnante propriété perchée sur une falaise des côtes anglaises, accueille désormais la clinique du sombre docteur Dudden qui traite des troubles du sommeil. Tels des fantômes en errance, certains visages reviennent rôder au sein d'Ashdown. Des vies se recroisent après douze ans d'éloignement et de métamorphoses inattendues.


Avec La Maison du sommeil, Jonathan Coe nous livre une atmosphère inquiétante mêlée d'ironie. Entre apitoiement sur le sort peu enviable des personnages et humour corrosif de l'auteur, le lecteur est chahuté. Parfois même, ce livre inspire une farce. En témoigne la fameuse mise en abîme introduite dans le chapitre 7 : "La maison du sommeil, écrit par un auteur, Franck King, dont elles n'avaient encore jamais entendu parler" -, agrémentée d'une savoureuse autodérision chapitre 14 : "Croyait-elle vraiment que ce récit d'horreur à quatre sous, qu'avec Véronica elle avait toujours considéré comme une vaste bouffonnerie, ait soudain acquis le mystérieux pouvoir de la blesser ?". Même lorsque l'auteur s'applique à donner une stature digne d'un sinistre château hanté à la propriété d'Ashdown, il provoque une situation cocasse en réécrivant mot pour mot la description de celle-ci à trente pages d'écart : une impression de déjà vu ?
De plus, les situations loufoques ne manquent pas dans ce récit, à noter le malentendu concernant le décès de la chatte de Robert, l'article aux notes de bas de page décalées paru dans Photogramme ou encore le colloque des psys qui est mémorable ! Et c'est par là que passe Jonathan Coe pour mener une critique acerbe de la société et s'engager politiquement, en se gaussant des absurdités qui peuvent être rencontrées même dans un secteur aussi sérieux que la psychiatrie, tout en dénonçant le tragique du manque de moyen qui en découle.

Une farce révélatrice de l'absurdité de l'existence. Car on rit beaucoup en lisant La Maison du sommeil mais avec une chape de plomb posée sur la tête. Car, finalement, le projet de scénario de Terry ne résume-t-il pas ces douze années passées sur les vies de Sarah, Gregory, Veronica, Robert et Terry lui-même : "Enchaînement brutal de plans de son visage à vingt ans, plein d'enthousiasme juvénile, et de plans de son visage à soixante-dix ans, creusé par l'amertume et le désenchantement. Une chronique vertigineuse, accélérée, de l'optimisme se ratatinant en désespoir." ?

(Juin 2009)

Sue Hubbell (États-Unis)

Une année à la campagne

(Folio, 1998, 272 pages)


" C'est pourquoi j'ai cessé de dormir à l'intérieur. Une maison est trop petite, trop limitée. Je veux le monde entier, et aussi les étoiles. "


Une année à la campagne se présente comme un journal de bord s'étalant sur les quatre saisons, chacune riche des anecdotes amusantes et étonnantes de la Dame aux Abeilles.
Instructif, réfléchi, drôle et tendre, le propos de Sue Hubbell est un émerveillement, une caresse sur nos vies bousculées, une issue pour les esprits étriqués. Observer le monde qui nous entoure, le savourer, le vivre, chercher à le comprendre avec humilité, savoir être patient face aux innombrables questions qui en émergent, accepter que certaines énigmes de la nature puissent rester telles, c'est ce que l'auteur nous apporte de plus précieux à travers ses observations quotidiennes.
Écrit avec sobriété, la richesse de ce récit n'en est que plus savoureuse et son message d'une clarté poignante. J'ai été littéralement enchantée par la capacité d'étonnement de Sue Hubbell, qui choisit de vivre les questions plutôt que de les affronter, ce qui permet un élargissement sidérant des perspectives de savoir et d'épanouissement !

(Juin 2009)

jeudi 28 janvier 2010


Patrick Süskind (Allemagne)

Le Pigeon

(Le Livre de Poche, 1988, 96 pages)


Jonathan Noël est un ermite dans la ville. Non pas un homme qui se retire par philosophie ou pour prier, mais par peur. Jonathan Noël est un homme écorché par la vie, qui pour se rassurer mène une vie réglée comme du papier à musique et se réfugie dans une chambre de bonne d'à peine 7 m². Son cocon. Cette chambre est son seul projet, son seul rêve. Chaque matin, c'est pour elle qu'il part travailler, pour qu'elle lui appartienne. Mais un jour, ce cocon est menacé par un pigeon. Ce qui déclenche chez Jonathan une véritable crise existentielle.


Patrick Süskind fait un portrait hilarant d'un homme en pleine détresse psychique. Le comportement de Jonathan est en effet si excessif qu'il en devient clownesque. On rit beaucoup et c'est très bien. Mais ce qui est intéressant, c'est que l'on rit tout en ressentant une profonde sympathie pour Jonathan. L'image répétée de Jonathan avec "sa valise, son manteau et son parapluie" semble, au premier abord, le ridiculiser, car ces objets nous rappellent son délire face au pigeon. Mais elle montre surtout un homme seul, abandonné, qui n'a plus que "sa valise, son manteau et son parapluie", qui n'a plus en fait que cette détresse qui submerge son esprit et paralyse son corps.

Mais pourquoi Jonathan a-t-il une réaction aussi excessive face au pigeon ? Il semble qu'à travers sa chambre, c'est sa vie que cet oiseau menace, ce pigeon dont le "plumage lisse était d'un gris de plomb". La même couleur que celle des uniformes de ceux qui ont emmenés ses parents en juillet 1942 ?
Ce n'est donc pas l'histoire d'un simple excentrique qui n'aurait ni queue ni tête. Cette histoire raconte le chemin sinueux qu'un homme va devoir emprunter pour se défaire d'un traumatisme qui l'enchaîne depuis l'enfance.

Pour ma part, je considère ce livre comme porteur d'espoir car il semble nous dire que nous ne sommes pas condamnés par nos traumatismes, mais qu'il est nécessaire de les regarder en face pour commencer de s'en libérer.

(Septembre 2008)

mercredi 27 janvier 2010


Arto Paasilinna (Finlande)

Le Lièvre de Vatanen

(Folio, 2006, 224 pages)


Kaarlo Vatanen est journaliste à Helsinki et marié. Mais Kaarlo Vatanen n'aime ni son boulot ni sa femme. Un homme malheureux qui se ment à lui-même. N'est-ce pas un pléonasme ?
Un soir d'été, alors qu'il revient de la campagne accompagné d'un collègue, ce dernier heurte un lièvre sur la route. Vatanen s'alarme, le photographe arrête donc le véhicule pour qu'il puisse aller voir dans quel état se trouve le pauvre animal. Le photographe reste dans la voiture, interpelant Vatanen et l'encourageant à abandonner ses recherches, car il estime ne pas avoir de temps à perdre avec "cet idiot de lapin".
Seulement, Vatanen ne rejoindra jamais son collègue. Après s'être enfoncé dans les bois, avoir retrouvé le lièvre blessé à la patte et lui avoir confectionné une attelle, Vatanen s'enfoncera délibérément dans la nature. Ainsi débutent les multiples et étonnantes aventures de Vatanen et de son lièvre fétiche. Remontant vers le cercle polaire au fil des saisons, il rencontrera d'étranges personnes.

J'ai beaucoup apprécié la première moitié du livre mais j'ai été plutôt déçue par la seconde.
Je me suis réjouis de la présence du lièvre qui y est pour beaucoup dans le comique de l'histoire, bien que les situations et les personnages soient souvent burlesques.
L'évolution du personnage principal est intéressante car son vagabondage à travers la Finlande semble l'amener vers une rencontre avec lui-même.
La seconde moitié du livre m'a donc un peu déçue car j'ai sentie une écriture plus sombre, les personnages et les situations m'ont moins touchée.
Heureusement, l'épilogue est très amusant, on y retrouve l'optimisme du début et le fil conducteur de l'histoire, la liberté, se fait encore plus évident.

Je ne sais pas ce que l'éditeur entend exactement sous les termes "roman d'humour écologique". Mais que ce livre soit un roman-culte peut se comprendre par l'espoir qu'il transmet. Ce que j'ai compris est qu'après tout, on a besoin de peu de choses pour être heureux ; l'essentiel étant d'être honnête avec soi et de toujours tendre vers la liberté. La nature est l'endroit idéal pour se ressourcer, se retrouver.
Les grands espaces, l'état sauvage, me font penser aux esprits insoumis. Ne faut-il pas avoir autant de courage pour se lancer à la découverte des grands espaces de ce monde et pour penser par soi-même ?

(Mars 2008)

Jonathan Coe (Royaume-Uni)

La Femme de hasard

(Folio, 2007, 192 pages)


Maria, une jeune fille de milieu modeste, vit aux environs de Birmingham. Indifférente par choix, indécise par nature, elle trouve que l'on fait beaucoup de bruit pour peu de chose. Que valent les succès aux examens et les déclarations de Ronny qui l'aime désespérément, que penser des amis de classe avec leurs vacheries et leurs cancans ? Seul le chat, un exemple d'indifférence satisfaite, lui donne à penser qu'une forme de bonheur est possible. Mais comment être heureux lorsque votre vie est une succession d'accidents, de hasards.

Étrange livre que ce premier roman de Jonathan Coe (1987). Ce roman est une bulle de savon, comme insaisissable ! Pour moi, en tout cas. J'ai eu l'impression de me retrouver face à une non-histoire, à un non-personnage. Et cette Maria, quel personnage justement! Elle semble transparente par son indifférence extraordinaire et j'insiste sur le terme "extraordinaire". Parfois, sa sensibilité semble s'éveiller, et puis, pfuit ! le savon lui échappe des mains comme son histoire nous glisse entre les doigts.

Maria se laisse porter par indifférence mais il faudrait qu'elle soit totalement insensible pour que les conséquences ne soient pas dramatiques. Maria jalouse Sefton, le chat, indifférent et qui semble heureux de l'être. Cela me rappelle ma grand-mère lorsqu'elle me dit : "Faut pas t'en faire comme ça ! Regarde le chat. Il est complètement détendu. Il ne s'inquiète pas." En effet, un chat n'est pas affecté par grand chose... Maria aimerait se soustraire aux autres afin d'éviter toute contrariété. Cependant, même lorsque les autres sont absents, ils la hantent jusque dans ses rêves, l'empêchant d'atteindre la tranquillité à laquelle elle aspire.

Finalement, peut-être que sa conception du bonheur s'apparente au détachement du chat par rapport au monde qui l'entoure. Un idéal inaccessible ?

La notion de hasard est omniprésente. Maria ne choisit pas, elle subit. Elle n'échappe pas aux diverses influences de la société. Mais ce personnage irréel n'est-il pas le reflet d'un comportement connu ? Se laisser aller ? Laisser les autres choisir pour nous ? Des normes de bonheur nous sont imposés et rarement on ose les contrarier. Alors, on subit plutôt que de vivre et de trouver sa propre voie vers le bonheur. N'est-ce pas ce que veut nous faire entendre l'auteur dans ce livre sinistre ?

Paradoxalement, ce livre m'a beaucoup fait rire. Et oui ! L'auteur tourne en dérision les clichés d'une vie heureuse, ironise sur le sort désespérant de son héroïne ( "Honnêtement, je commence à en avoir marre de Maria , et de son histoire, tout comme Maria commence à en avoir marre de Maria, et de son histoire." ). Et puis, il y a le fameux passage où Maria vit entourée de folles. J'ai aussi trouvé original le fait que l'auteur interpelle directement le lecteur pour lui demander d'imaginer des passages qu'il ne prendra pas la peine de décrire !

(Septembre 2007)

Kenji Miyazawa (Japon, 1896 - 1933)

Les Fruits du Gingko

(Motifs, 2006, 208 pages)


Ce recueil réunit onze nouvelles : Les Lys de Gadolf, Le jeune Echo, Les trois diplômés de l'Ecole du Blaireau, Les Enfants-fruits du gingko, La Biographie de Nénémou Pène-nène-nène-nène-nène, Histoire de farfadets, L'Office des chats, Tanéli avait l'impression d'avoir mâché toute la journée, La Fourrure du rat-des-neiges, Yomata le lys merveilleux, Le Dragon et le poète.


Les seuls titres de ces nouvelles sont irrésistibles : on souhaite d'emblée découvrir de quoi il s'agit. Une fois plongé dans la lecture de ce livre, on se retrouve face à une écriture et des histoires déroutantes. Mêlant les registres burlesque, poétique ou mystique, Miyazawa met en scène hommes, animaux, végétaux et êtres célestes.

Son écriture est d'une grande richesse. Les couleurs, les formes, les sensations envahissent notre imagination. Une certaine beauté se dégage de ces textes ; cette beauté qui nécessite une réelle capacité de contemplation. On reconnaît cette qualité chez cet auteur lorsqu'il nous parle des étoiles, des arbres, des rivières, des fleurs, de la rosée...

Quelle fraîcheur ! Un livre merveilleux qui offre à notre esprit un grand bol d'air frais.

(Mars 2007)