vendredi 25 juin 2010


Kaala Petites-Dents fait partie d’une portée interdite. Sa mère n’est pas la louve dominante de sa meute et, bien pire, son père est un étranger, ce qui est une impardonnable transgression aux règles de la vallée.

« − Se tenir aussi éloigné que possible des humains, cita Trevegg.
− Ne jamais tuer gratuitement un homme, continua Yllin.
− Sauvegarder la pureté de notre sang et s’accoupler seulement avec les loups de la vallée, acheva Rissa. Ces trois règles seraient transmises à chacun des loups venus au monde dans la vallée, et ceux qui ne les respecteraient pas seraient bannis ou mis à mort. Si une meute ne les appliquait pas, elle serait éliminée. Depuis lors, les Grands Loups sont nos gardiens et les garants de la promesse. »

C’est pourquoi Ruuqo, chef de la meute du Fleuve Tumultueux, décide de décimer cette portée de sang-mêlé. Lorsqu’il ne reste plus que la petite Kaala, celle-ci se défend avec l’énergie du désespoir, gronde et menace ce grand loup de ses dents minuscules. D’abord décontenancé, Ruuqo se reprend afin d’accomplir la triste tâche qui lui incombe en tant que loup dominant. C’est alors que Frandra et Jandru, deux Grands Loups, s’interposent et décident de faire une entorse au règlement pour laisser vivre cette petite louve dont la fourrure est marquée du signe de la lune. Mais les Grands Loups gardent de nombreux secrets et leur décision n’est pas comprise, ce qui vaudra à Kaala de survivre pour être méprisée de Ruuqo et soupçonnée d’être un louveteau maudit. Elle saura néanmoins trouver quelques alliés qui lui permettront de surmonter la mort de ses frères et sœurs, ainsi que le bannissement de sa mère. Cependant, Kaala n’a pas encore un an et se doit déjà d’affronter ces nombreuses questions qui se bousculent dans sa tête au sujet de son identité et surtout, cette attirance qu’elle a pour les humains. Un jour, elle sauve un petit d’homme de la noyade. Pour le meilleur ou pour le pire ?


Une histoire de loups donc, mais surtout l’histoire d’un lien particulier entre les hommes et les loups. Une attirance commune et irrésistible. Dorothy Hearst nous renvoie 14 000 ans avant notre ère pour illustrer de sa plume une théorie charmante mais controversée concernant les hommes et les loups, celle de la coévolution, terme signifiant l’évolution parallèle de deux espèces en étroite interaction. Le dictionnaire donne pour exemple celle des plantes à fleurs et des insectes qui en assurent la pollinisation. Ici, les loups, et plus tard les chiens, auraient participé à notre évolution. Les loups auraient notamment permis aux hommes de se sédentariser et de développer l’agriculture en chassant pour eux. Certains chercheurs, nous explique-t-on sur le site de l’éditeur, émettent même l’idée selon laquelle nous serions devenus l’espèce dominante en apprenant d’eux la chasse en groupe et l’édification de sociétés complexes. D’autres encore pensent que notre proximité avec les chiens aurait eu des conséquences sur le développement de notre cerveau.

Dorothy Hearst s’est certes beaucoup documentée et a de toute évidence trouvé dans cette théorie le filon idéal pour écrire sur les loups. Quant à la rigueur scientifique de ces théories, il n’en est pas question ici. Elles répondent à des interrogations sur l’histoire de l’humanité laissées en suspend et voilà bien tout ce qu’on leur demande à ce niveau. C’est après tout la liberté du romancier que d’y croire et de broder autour de ses fantasmes. Mais il faut savoir le prendre comme tel. Dorothy Hearst ne serait sûrement pas la première à avoir rêvé un lien féerique entre hommes et loups.

La Promesse des loups est donc un roman principalement tourné vers l’anthropomorphisme, ce que l’on retrouve habituellement dans la littérature jeunesse. Il ne s’agit pas ici d’un traité d’éthologie, l’auteur fait penser sa louve et ses congénères comme le font les hommes. J’ai trouvé beaucoup de similitudes entre la trame de cette histoire et celle de la série La Guerre des clans, de Erin Hunter, où l’auteur développe un monde empli de spiritualité pour ses personnages les chats sauvages. De plus, les deux héros ont en commun d’être de sang impur, de devoir se battre contre les injustices subies pour ce motif, tout en ayant pour tâche de sauver tout le monde ! Ils ont tous deux un signe particulier qui fait hésiter les dominants devant l’éventuelle réalisation d’une certaine prophétie. Alors là, on pense aussi au personnage de Harry Potter avec sa fameuse cicatrice ! Au-delà donc de l’anthropomorphisme, on remarque une constante dans ces différentes aventures : le héros, dès sa naissance, est soumis à rude épreuve, pour en plus être très vite et immanquablement informé que la survie de son monde repose sur ses frêles épaules ! Mais que font donc les adultes, nom d’un chien ! N’est-ce pas eux qui sont censés protéger les enfants des dangers de ce monde ? En tout cas, on développe dans ces histoires l’idée que c’est le petit sauveur et aussi ses jeunes amis qui doivent protéger les grands des forces du mal. Sans compter qu’il est toujours question d’une guerre inévitable ! Et l’on pense ainsi au Seigneur des anneaux, de Tolkien, et au brave Frodon qui peut être considéré comme un enfant puisque jeune homme inexpérimenté chez les hobbits. Porteur du lourd fardeau qu’est l’anneau qu’il lui faut détruire ainsi que l’emprise maléfique du terrible Sauron sur le monde. Pour Harry Potter, il s’agit de faire face au fort peu sympathique Voldemort. La demande qui est faite aux enfants dans ces histoires est carrément disproportionnée. On ne leur laisse même pas le temps de devenir adulte pour affronter un destin fait de solitude, de sacrifice et de douleur. Et sur ce sujet, je renvois au très instructif article Le Mal et l’enfant sauveur, d’Isabelle Smadja, paru dans Le Monde diplomatique de décembre 2002 et dans le Manière de voir de juin-juillet 2010.

Bref, entre nos fantasmes développés à partir de notre fascination pour le mystérieux loup et l'attente du messie, Dorothy Hearst n’a fait que foncer à toute allure sur un vaste boulevard pour atteindre un maximum de lecteurs.

Finalement, il ne s’agit pas de rejeter ce livre, loin de là ! C’est agréable à lire, c’est mignon tout plein avec des « petits loups » par-ci et des « petites dents » par-là, en somme une bonne distraction. Mais il me semblait tout de même intéressant d’aller renifler un peu plus loin, de faire des cercles de plus en plus précis avec la truffe pour singer les loups. Ne faut-il pas se poser des questions sur ce qui sous-tend ces ouvrages, les croyances et espérances sur lesquels ils reposent, lorsqu’ils sont diffusés à si grande échelle ? Quelles idées véhiculent-ils ? La question reste ouverte assurément !

Dorothy Hearst, La Promesse des loups, Les Chroniques du loup (Tome I), Albin Michel, 2008, 416 pages
 

vendredi 7 mai 2010


« Ses ruines, sous le ciel, mettraient plus de temps à disparaître que les os de ses derniers habitants à se dessécher au tombeau. »

Onze vieillards solitaires arpentent leur village sur des chemins indépendants. Jamais les onze ne se croisent pour respecter ce vœu de silence qui s’est imposé avec le temps et la désertion de la colline par leur descendance. Discrètement, ils veillent les uns sur les autres et s’entraident avec une rare efficacité par le biais d’un code de signaux et d’avertissements mis en place pour palier l’absence des mots. On suit ce manège avec d’autant plus de fascination que Pierre Jakez Hélias lui donne un aspect quasi mythique. On serait tenté de voir les onze tels les dieux de l’Olympe isolés dans des hauteurs inaccessibles au commun des mortels.

Mais voilà qu’on restaure la maison de feu Yann Strullu, le maréchal-ferrant ! Les onze, intrigués, rôdent autour du chantier. Que signifie donc tout ce remue ménage ? Il y a que le petit-fils du maréchal, le docteur K., veut s’installer dans la maison de son grand-père. Pourquoi ? Le petit-fils ne le sait pas vraiment lui-même. Cependant, il ne va pas tarder à découvrir l’ampleur de son héritage à travers les contes et légendes de ce mystérieux pays.

Pierre Jakez Hélias a magnifiquement bâti son récit. Une première partie où l’on s’étonne du troublant comportement des onze solitaires et où l’on assiste, après l’arrivée du petit-fils, à un drôle d’apprivoisement des uns par les autres. Une seconde partie offrant contes et légendes splendides, et durant laquelle on est certainement aussi déconcerté que le docteur lui-même. Enfin, une troisième partie où les liens se font et se défont, où comme dans une forêt après une terrible tempête la petite population secouée tente de se réinstaller confortablement ou s’exile si trop d’arbres sont tombés.

Hormis cette construction du récit qui nous emballe, on est enchanté par l’écriture tout en finesse et la richesse du texte. C’est dense et on se surprend à relire des passages entiers, non par manque de lisibilité mais pour savourer chaque détail qui, avec cet auteur, a son importance et n’est certainement pas cité pour gonfler le texte et masquer une trame pauvre. L’humour n’est pas en reste dans cette histoire ! Cela commence surtout avec les trois sœurs et une situation qui devient comique grâce au procédé de la répétition : « Chaque jour, la plupart des onze passaient un par un devant le chantier, chacun à son heure exacte, si bien que l’un ou l’autre ouvrier pouvait tirer sa montre et annoncer : nous allons voir apparaître la première des trois sœurs. A peine avait-il fini de parler que l’aînée se montrait, suivie de près par la seconde qui lui soufflait dans le cou, la plus jeune à vingt pas derrière, allez donc savoir pourquoi ! » Et nous d’imaginer cette scène plus épatante à mesure qu’on a l’occasion de l’observer ! On se régale encore de certaines expressions comme : « La nuit était noire comme dans un cul de chaudron.» (inséré dans un contexte inquiétant, une ambiance de cimetière, on est totalement pris au dépourvu), « On était à peine entré en décembre que les journaux imprimèrent une nouvelle qui fit se frotter les yeux même à ceux qui ne savaient pas lire. » (là, j’adore, j’ai ri jusqu’à ce que je découvre moi-même la nouvelle et que je fus aussi décontenancée que le narrateur). Mais il y a aussi toutes ces petites remarques que l’on retrouve habituellement à l’oral : « Edouard Bolzer était son nom, mais on l’appelait Ed le Joufflu, a-t-on besoin de vous dire pourquoi ! » Un texte savoureux, pour sûr !

La toute fin du livre est éblouissante ! Pris dans un curieux mélange d’appréhension, de surprise et de satisfaction, le lecteur y sera difficilement indifférent.

J’ai adoré ce livre qui nous maintient en lévitation entre ciel et terre, ou plutôt devrais-je dire entre terroir et magie !

Pierre Jakez Hélias, La Colline des solitudes, Julliard, 1984, 345 pages

mardi 27 avril 2010


Un clan de gitans échoue sur un potager abandonné, terrain vague incrusté de tessons de bouteilles et parcouru par les rats. La boue, misérable terre d’accueil, où se consume un feu nourri par la grand-mère Angéline de tout ce qui lui passe sous la main et seul confort pour affronter les rudes journées d’hiver malgré ses fumées toxiques. Le maire, lui, ne veut pas entendre parler des gitans mais aimerait les voir expulsés de sa ville pour qu’ils n’entachent pas les élections. L’assistante sociale vient flairer le terrain mais la grand-mère ne pipe mot et crache par terre. N’est-il pas possible de communiquer avec ces sauvages ? Pourtant, une bibliothécaire fréquente cette famille affranchie de toutes les conventions imposées par la société. Patiemment et avec délicatesse, elle veut faire entrer les livres dans leur vie car ils sont à ses yeux aussi précieux que le boire et le manger.
 
« Celui qui donne le respect reçoit le respect. »

La force de ce roman est de rendre la beauté à ce qu’on enlaidit de nos préjugés. Il met à nu cette petite communauté de gitans, expose sa relation avec cette gadjé qui lit des histoires aux enfants, pour mettre en avant l’essentiel, l’humanité, chose abstraite qui nous réunit tous autour du même feu. Le narrateur non identifié apporte davantage de poids à cette prise de vue ; en toute objectivité, ce qui nous sépare tient du détail et l’on se reconnaît rapidement l’un chez l’autre lorsque les barrières tombent et qu’on s’autorise à être attentif à celui qui nous semblait si menaçant. La curiosité, le besoin de rêver, l’envie de connaître et de comprendre sont aussi puissants chez les gitans que chez Esther la bibliothécaire. L’approche par les livres donne à cette entreprise de la puissance et du sens, car notre esprit se laisse volontiers apprivoiser par les histoires contenues dans les livres et c’est considérer l’autre comme son égal que de lui proposer d’accéder à ce qui lui permettra de grandir, de s’épanouir, s’il l’accepte.

« Il y avait un secret au cœur des mots. Il suffisait de lire pour entendre et voir, et l’on n’avait que du papier entre les mains. Il y avait dans les mots des images et des bruits, la place de nos peurs et de quoi nourrir nos cœurs. Elle ne s’arrêtait plus de lire. »

Dans ce texte, Alice Ferney use du discours indirect libre. Cela permet d’accéder plus facilement à la conscience des différents personnages, ce qui nous les rend plus proches et compréhensibles. Cela apporte aussi davantage de fluidité à la narration, on passe rapidement des pensées d’un personnage à celles d’un autre, on peut ainsi mieux confronter leurs points de vue et comprendre ce qui sous-tend leurs relations. Et il est particulièrement intéressant ici de mêler si étroitement les pensées d’Esther et celles d’Angéline !

« Esther referma le livre. Voilà, dit-elle, on a fini. Vous m’avez épuisée, je n’ai plus de voix. Elle regardait les enfants sortir du rêve, engourdis par sa lecture. Les ânes en vrai ça peut pas écrire, dit Hana d’une voix assurée. On sait pas, dit Mickaël. Anita dit : Est-ce que ça existe un âne qui pense comme Cadichon ? Elle attendait d’Esther une réponse. Les ânes n’écrivent pas, dit Esther, mais on ne sait pas ce qu’ils pensent, alors peut-être sont-ils plus malins qu’on ne le croit. Elle ouvrit la portière. Je suis en retard, dit-elle, filez vite. »

Un roman qui fait la part belle aux livres, leur capacité d’enchantement, mais aussi à la lecture à voix haute et sa force d’envoûtement des petits comme des grands. Un roman qui devrait enthousiasmer tous les amoureux des livres !

Alice Ferney, Grâce et dénuement, J'ai lu, 1997, 190 pages


Parce qu’il ne pouvait leur offrir à tous « des chocolats ou des tulipes », et pour ne pas faire de jaloux, l’auteur a écrit pour chacun des animaux un joli sonnet. Vous rétorquerez qu’il y a bien trop d’animaux pour pouvoir consacrer un joli poème à chacun ! Non, répond l’auteur, il en a produit 123 456, mais c’est la faute à l’éditeur si le doute est permis car celui-ci a refusé de tous les publier !

Des poèmes drôles et malicieux qui ont le pouvoir de réjouir petits et grands. De donner le goût de la poésie, certainement. La « lettre de l’auteur au hérisson » est une fantastique introduction à ce genre littéraire, et plus précisément ici au sonnet avec lequel l’auteur prend beaucoup de liberté. Cependant, un certain mécontentement s’est fait entendre à plusieurs niches à la ronde. En effet, à la fin du livre, est adressée à l’auteur une lettre de quatorze chiens en colère qui ne se sont pas vus représentés dans ce recueil, et là ça chauffe pour le « pöete » (terme qui, précise l’auteur, compte une syllabe et non deux) dont l’espièglerie est révélée au grand jour !


Mais voici encore un petit avant-goût de ce recueil surprenant :

« Poème du chat

Quand on est chat on n’est pas vache
On ne regarde pas passer les trains
En mâchant les pâquerettes avec entrain
On reste derrière ses moustaches
(Quand on est chat, on est chat)

Quand on est chat on n’est pas chien
On ne lèche pas les vilains moches
Parce qu’ils ont du sucre plein les poches
On ne brûle pas d’amour pour son prochain
(Quand on est chat, on n’est pas chien)

On passe l’hiver sur le radiateur
A se chauffer doucement la fourrure

Au printemps on monte sur les toits
Pour faire taire les sales oiseaux

On est celui qui s’en va tout seul
Et pour qui tous les chemins se valent
(Quand on est chat, on est chat) »

« L’âne entre les deux seaux d’avoine

Alors j’y vas ou j’y viens
Si j’y viens alors j’y vas pas
Et si j’y vas alors j’y viens pas
Mais si j’y viens alors j’y viens

Et si j’y vas alors j’y vas
Peut-être que si j’y vas et viens
Ou viens et vas peut-être bien
(peut-être) qu’alors ça ira

Autrefois d’abord j’y allais
D’abord, et ensuite, j’y venais
Mais maintenant je n’ose plus

J’ai peur qu’un des seaux disparaisse
Et ça me jette dans la détresse
Alors je vas plus et je viens plus. »

Jacques Roubaud, Les Animaux de tout le monde, Seghers Jeunesse, 2004, 95 pages

samedi 13 mars 2010


« Psst ! Père Restrepo ! Et si cette histoire d’enfer n’était qu’un gros mensonge, on l’aurait tous dans le baba… » Ainsi réagit la petite Clara, alors âgée de dix ans, aux horreurs proférées durant la messe par le fanatique père Restrepo pour terrifier ses ouailles. Une scène hilarante qui met d’emblée au premier plan ce fabuleux personnage de Clara qui illumine le récit de son aura bienveillante. Mais Clara trouve son antithèse en la personne d’Esteban Trueba, qui deviendra son mari, lui-même pilier fondateur de l’histoire puisqu’il traverse du début à la fin, tel un furieux diable de Tasmanie, cette remarquable saga familiale. Un équilibre bien précaire face aux nombreuses embûches déposées par la vie sur le chemin de tout un chacun. Les colères cataclysmiques du patriarche Trueba n’auront de cesse de fragiliser le carcan familial, de semer terreur, tristesse et solitude. Et ses dérapages de retentir bien des années après, sur sa descendance. Mais c’est aussi à travers ce funeste personnage que se révèlent de beaux portraits de femmes courageuses et foncièrement optimistes, ainsi que le tableau de leur difficile condition. Jusqu’à ce qu’on atteigne la quatrième génération, celle d’Alba, où les mœurs se font plus libres et que la petite-fille ose tenir tête à ce grand-père qui aura mis quatre-vingt-dix longues années à s’adoucir.

A la même époque cependant se préparent de sombres événements qui plongeront le pays dans un enfer digne des descriptions les plus échevelées du père Restrepo. Le ton léger et fantasque du récit laisse alors place à une ambiance de plus en plus lourde et inquiétante, jusqu’à ce que l’irrémédiable ait lieu : un coup d’état militaire, et la tyrannie s’abat sur le Chili. Le pays n’est jamais nommé dans le livre mais il est évident qu’il s’agit ici de la prise du pouvoir par le général Pinochet en 1973, contrant le président socialiste démocratiquement élu en 1970, Salvador Allende. Dès lors, l’auteur nous plonge instamment dans la détresse de cette sombre période de l’histoire du Chili. Et on tremble pour Alba et ce grand-père qui n’a plus les moyens de protéger sa petite-fille.

Isabel Allende nous livre donc une saga familiale sous forme de conte, avec des personnages tout à fait étonnants, des situations rocambolesques, un conte du XXe siècle évoquant ce que notre époque a révélé de plus monstrueux, cette bête tapie dans l’ombre qui tétanise même l’adulte le plus aguerri.

Enfin, j’ai beaucoup aimé l’idée des cahiers de notes sur la vie tenus par Clara durant cinquante ans, une alternative pour déjouer autant que possible les faiblesses de la mémoire et la complexité des nœuds qui se forment tout au long de l’histoire familiale, nous laissant souvent impuissant devant la répétition de traumatismes antérieurs.

Isabel Allende, La Maison aux esprits, Le Livre de Poche, 1984, 600 pages


« Tout le monde s’inclina vers le Patron qui souriait ; et Duroy, gris de triomphe, but d’un trait. Il aurait vidé de même une barrique entière, lui semblait-il ; il aurait mangé un bœuf, étranglé un lion. Il se sentait dans les membres une vigueur surhumaine, dans l’esprit une résolution invincible et une espérance infinie. »

Georges Duroy, sans le sou, arpente les rues de Paris, indécis sur la façon d’occuper cette chaude soirée d’été. Son petit salaire de fonctionnaire lui rend chaque fin de mois difficile et il peste contre ces gens attablés aux terrasses des cafés qui peuvent se payer le luxe de se désaltérer. Il se dandine avec grâce, fier comme un paon, mais envieux et furieux, puis bouscule des passants qui lui crient : « En voilà un animal ! » C’est alors qu’il croise un ancien camarade de régiment qu’il n’a pas revu depuis plusieurs années. Celui-ci lui proposera de devenir journaliste à La Vie française en même temps qu’il lui fera une première leçon d’arrivisme.

L’entrée de Georges Duroy dans la vie mondaine est éclatante et son ascension fulgurante. Il découvre très vite son plus précieux atout et n’hésitera pas à en user pour assouvir son ambition. Son surnom de Bel-Ami évoque incontestablement son succès auprès des femmes. Et c’est avant tout par la stratégie amoureuse que Georges Duroy avance sans entrave sur l’échiquier de cette société parisienne de la fin du XIXe siècle.
Maupassant fait donc de son héros une figure de l’arrivisme et donne à ce roman un rythme effréné répondant à l’urgence d’assouvir l’ambition. Le lecteur se retrouve embarqué dans une frénésie de réussites sans temps morts et sans faux pas qui fait de Bel-Ami une illustration du roman de formation.
Le roman évolue sur fond de politique coloniale et c’est par le procédé de l’ironie que Maupassant choisit de condamner les pratiques françaises dans ce domaine. Il s’attèle également à dépeindre les liens étroits qui unissent le capitalisme, la politique et la presse. Un système encore d’actualité, les journaux appartenant pour la plupart à de grands groupes financiers qui peuvent par ce biais influer sur le monde politique. Mais Maupassant s’attaque surtout au métier de journaliste, de manière frontale, donnant à voir une salle de rédaction à l’ambiance cynique, offrant sous un jour unilatéralement négatif une vision d’une profession qu’il a lui-même longtemps exercé. L’écriture se fait alors particulièrement incisive et frappe juste en peu de coups. Mais elle sait aussi se faire imagée et percutante de beauté, dans les descriptions de paysages notamment, ou encore terrifiante s’agissant des scènes d’angoisses que maîtrise si bien Guy de Maupassant.
Enfin, il est intéressant de noter l’évolution qui se fait autour de ce surnom de Bel-Ami. Il correspond au départ au côté séducteur et aimable du personnage et n’est employé que par sa maîtresse et la fille de celle-ci qui est d’ailleurs à l’origine de ce baptême. Puis, le surnom sera adopté par toutes les femmes qui entourent le héros et enfin, jusqu’à Monsieur Walter lui-même, directeur de La Vie française. Mais on assiste, parallèlement, à une évolution dans le comportement de Bel-Ami qui se montre de plus en plus odieux et perfide. Car Bel-Ami obsédé par la conquête du pouvoir et de la reconnaissance qui l’accompagne se soucie peu des marches qu’il emprunte pour y parvenir. Le surnom finit donc par retentir comme une terrible plaisanterie, car on cherche en vain ce qu’il reste d’aimable chez cet individu sans scrupules.

Un roman qui enchante assurément par son harmonie entre l’ascension du héros et la dynamique du texte !

Guy de Maupassant, Bel-Ami, GF Flammarion, 2008, 432 pages

jeudi 11 février 2010


« Si le poisson concrétise le mouvement de l’eau, lui donne forme, alors le chat est un diagramme d’air subtil. »¹

Dans ce court récit, Doris Lessing nous dévoile son expérience des chats, créatures sublimes et mystérieuses, en des termes emprunts de fascination, de délicatesse et de lucidité.

L’auteur, ayant vécu avec ses parents dans une ferme du Zimbabwe, nous entraîne dans la brousse où chats domestiques et chats sauvages sont régulés pour les uns, chassés pour les autres. On comprend que le chat domestique d’Afrique soit bien plus indépendant que le chat londonien, car loin du confort sécurisant et de l’attention toute particulière dont bénéficie ce dernier. Dans la brousse, rapaces et serpents n’hésitent pas à s’attaquer aux petits félins : « Je me rappelle ma mère, quand ce petit chat tout miaulant fut emporté dans les serres de l’aigle, qui tira toutes ses cartouches sur la bête de proie. En vain, bien sûr. »² La mère de Doris Lessing à qui revient les tâches ingrates d’achever les animaux malades, noyer les petits chats, chasser les prédateurs de la ferme, réguler et sécuriser la ferme familiale en somme, et qui se révoltera en refusant durant une année d’accomplir ce qui semble mettre sa conscience à rude épreuve. Contestation aux conséquences désastreuses mais parlantes.

Puis, Doris Lessing part vivre à Londres, habite divers maisons et appartements plus ou moins adaptés à la présence de chats. Elle en croisera plusieurs mais ne s’attache pas cependant. Le mécanisme de protection dressé lorsqu’elle avait onze ans reste infaillible.
Elle finit par s’installer à l’endroit idéal : « Je vins habiter en pays de chats. Les maisons y sont anciennes, et complétées d’étroits jardins ceints de murs. Des fenêtres qui donnent sur l’arrière, on peut voir une dizaine de murs d’un côté, et une dizaine de l’autre, de toutes les tailles et toutes les hauteurs. Des arbres, de l’herbe, des buissons. C’est un petit théâtre, avec des toits de diverses hauteurs. Les chats s’y plaisent beaucoup. On en voit toujours sur les murs, sur les toits, dans les jardins, menant une existence secrète et compliquée à la manière des vies de quartier des enfants, qui se déroulent suivant d’inimaginables lois internes que les adultes ne devinent jamais. »³

C’est alors que la chatte grise entre en scène : « Quel enchantement, ce délicat personnage de conte de fées, dont les gènes siamois apparaissent dans le contour de la tête, les oreilles, la queue, et la ligne subtile du corps. »⁴ La petite créature fait tomber les barrières et charme l’écrivain qui n’aura de cesse d’observer – et d’admirer – avec beaucoup d’attention et de curiosité les faits et gestes de la chatte grise guidée par son désir de séduction.
Vient ensuite la chatte noire qui déstabilise l’univers de la grise. Et c’est ce dont nous fait part l’auteur dans la majeure partie de son récit : l’histoire de deux chattes ennemies.

Leurs rapports, d’une complexité étonnante, sont analysés avec une extrême finesse. Peut-on aller jusqu’à dire que l’auteur excelle dans la psychologie des chats ? Elle s’interroge en tout cas sur leur rivalité, leur rapport aux autres chats, aux humains qui les entourent pour mieux décrypter leurs messages parfois composés de saucisses volées. Comportement influencé par leur étroite cohabitation avec l’homme ou comportement inspiré par une hérédité ancestrale ? A travers ses réflexions, l’auteur dévoile ainsi tout ce que l’univers des chats a de plus captivant.

Ce tableau de deux caractères définitivement inconciliables est ponctué d’envoûtantes descriptions de leur profil divin. La chatte grise lumineuse : « C’était assise sur le lit devant la fenêtre qu’elle révélait le mieux sa splendeur. Ses deux pattes avant de couleur crème très légèrement rayée se tenaient bien droites l’une contre l’autre, posées sur leurs chaussons à reflets d’argent. Ses oreilles délicatement bordées de blanc éclatant se dressaient et frémissaient, à l’affût des sons, des sensations. »⁵ Et la chatte noire d’une beauté ténébreuse : « Chatte des ombres ! Chatte plutonique ! Chatte d’alchimiste ! Chatte de minuit ! »⁶ Doris Lessing sublime ainsi son récit de portraits, comme exécutés à l’encre de chine, aux lignes subtiles et limpides révélant la quintessence de ses modèles.

Et si il fallait encore démontrer sa passion des chats, nous pourrions évoquer ces procédés stylistiques d’énumération et de répétition qui décuplent la tendresse qui déborde déjà du propos de l’écrivain, et qui renvoient peut-être aussi à une certaine malice dans le regard qu’elle porte sur ces animaux qui savent si bien nous faire rire : « Quand les chatons atteignirent l’âge de pouvoir descendre dans la cour, ils vinrent s’asseoir sur la marche, un, deux, trois, quatre, représentant toutes les variations du noir et blanc, et ils contemplèrent d’un œil craintif le gros chat noir qui les guettait. »⁷, « Je descendis vers l’aube pour boire un verre d’eau, allumai la lumière, et vis la chatte allongée par terre, qui nourrissait ses petits, un, deux, trois, quatre ; à un mètre de là, une souris immobile manifestait que la lumière la dérangeait – mais pas la chatte. »⁸, « La petite chatte descendit l’escalier en sautillant, car chaque marche était deux fois plus haute qu’elle : d’abord les pattes de devant, et puis hop, celles de derrière ; celles de devant, et puis hop, celles de derrière. »⁹

Une délicieuse lecture et un somptueux texte sur les chats. Colette n’est certes pas loin, on pense notamment à son livre La Chatte, mais j’ai préféré Les Chats en particulier.

¹ Éditions Le Livre de Poche, 1986, p.51
² Idem, p.9
³ Idem, p.32
⁴ Idem, p.35
⁵ Idem, p.51
⁶ Idem, p.124
⁷ Idem, p.25
⁸ Idem, p.26
⁹ Idem, p.36


Doris Lessing, Les Chats en particulier, Le Livre de Poche, 1986, 124 pages
Traduit de l'anglais par Marianne Véron