mercredi 29 juin 2011


Les bagnoles ne tombent pas du ciel, cinquième livre de Lucienne Cluytens, semble inaugurer une série ayant pour personnage principal le capitaine Flahaut. En effet, après avoir mené l’enquête autour d’un sombre médecin dans Lille-Québec aller simple, celui-ci accepte malgré sa suspension de six mois de jouer les détectives privés dans une affaire de meurtre. Un trio inattendu vient semer la zizanie dans une famille ultra catholique de Lambersart : un époux parfait, une femme possessive et une étudiante qui se prostitue pour payer ses études ; des ingrédients qui, une fois mêlés, font exploser la belle image renvoyée par cette famille de pharmaciens. Le mari connaissant si bien la chimie aurait-il pu se douter des dégâts potentiels ? Et c’est une simple phrase qui finit par mettre le feu aux poudres : « Les bagnoles ne tombent pas du ciel ». Accompagné de la jeune Valentine, résolue à innocenter le pharmacien, Marc Flahaut devra se passer des moyens de la police pour élucider cette triste affaire. Et sachez que le philosophe Michel Onfray n’y est pas pour rien dans cette histoire !

Dans ce nouvel opus, Lucienne Cluytens aborde le thème de la jalousie et met en évidence l’hypocrisie qui peut régner dans un milieu catholique hyper à cheval sur les principes, mais incapable d’accepter l’humain dans son imperfection, c’est-à-dire dans sa nature même. La plus grande erreur du mari aura certainement été de se remettre en question. Que vaut l’éducation que j’ai reçue ? Les valeurs qui m’ont été imposées ? Suis-je réellement en accord avec moi-même dans cette vie que je mène depuis cinquante ans ? Un raisonnement sain, mais qui ne trouve pas sa place dans cette famille prisonnière de ses croyances. Le pharmacien, considéré comme un dieu par son entourage, sera finalement rejeté lorsqu’on aura compris son imperfection.
Seule une jeune fille lui reste loyale, il l’avait prise sous son aile lorsqu’elle semblait destinée à suivre le même chemin de misère que ses irresponsables parents. On retrouve donc ces personnages à l’allure extrêmement familière, qui s’obstinent dans leur désir de justice et de vérité malgré une naïveté parfois contraignante.
Mais on a aussi affaire à des gens simples qui sèment l’horreur avec une telle inconscience que c’en est déconcertant, et on se rappelle alors Eva, le personnage de La Grosse, le premier livre de l’auteure. En effet, ici, le comportement de la mère de Valentine et de son amie « docteur es commérage » est décortiqué sans complaisance, dévoilant ainsi toute la mécanique de la médisance et les conséquences qu’elle peut entraîner. C’est un point fort de Lucienne Cluytens : elle traite avec lucidité et dans un style incisif des comportements que l’on peut retrouver chez tout un chacun et source de bien des malheurs. D’ailleurs, je me demande ce que donnerait un roman plus psychologique, dans la veine de La Grosse, avec l’expérience de l’écriture en plus maintenant.
En tout cas, pour ce qui est de ce polar, il est fait d’une intrigue classique et efficace. L’enquête file, sans temps morts, ponctuée de nombreux rebondissements, et on se retrouve rapidement à la fin de ces 245 pages avec un sentiment de satisfaction, d’autant plus que le texte est bien huilé, structure du récit et dialogues sans écueils.

Lucienne Cluytens, Les bagnoles ne tombent pas du ciel, Ravet-Anceau, 2010, 245 pages

vendredi 24 juin 2011


Les encombrants est un recueil de sept nouvelles sur le thème de la vieillesse.

"Eliette et Léonard" : une vieille dame se réjouit de la venue de ses petits enfants et se démène pour les accueillir de la plus belle manière. Son compagnon, lucide, nous fait part de son avis sur l’événement, sans détour, et dans un langage très imagé.
"Une garde de nuit" : le portrait d’une auxiliaire de vie, hantée par la peur de vieillir, qui maltraite les pensionnaires de la maison de retraite qui l’emploie sans laisser de traces.
"Son père" : le regard tendre mais désemparé d’une femme sur son père qui change et s’éloigne à mesure qu’il vieillit.
"On n’a pas tous les jours cent ans…" : le récit d’une fête d’anniversaire en maison de retraite. Le député-maire ne raterait les cent ans de Madame Vivieux pour rien au monde, d’autant plus qu’une équipe télé est présente. « Comme dit Mme Prunier, de l’accueil : le centenaire, c’est vendeur. »
"Rose thé" : l’histoire d’un vieux monsieur qui, tel un chaton égaré, se perd dans un jardin de roses. Une attitude qui peut avoir de belles conséquences.
"Vic" : une relation houleuse entre un vieux grognon et son chien.
"Comment fait-elle ?" : une conversation tendue entre une mère et sa fille révélant à quel point il est difficile de trouver sa place face à l’autre.

La variété de tons de ce recueil en fait un véritable trésor de réflexion sur un sujet sensible de notre société : que faire des vieux ?

Le titre est assez évocateur : les encombrants sont nos proches qui vieillissent et nous volent de l’espace, du temps, de la vie. Alors, le plus souvent, on les case en maison de retraite. On les voit suffisamment pour se donner bonne conscience, mais assez peu pour rester un pied en dehors de cette sphère macabre. C’est qu’on attraperait la mort à trop y être attentif ! C’est en substance, le schéma mis en relief dans ce recueil : lâcheté, abandon, indifférence. Nous n’avons à offrir à nos anciens qu’hypocrisie. Mais, sans le savoir, c’est aussi nous-mêmes que l’on trahit. A-t-on l’illusion d’échapper soi-même à cette étape de la vie ? Notre hantise de la mort, issue d’une immaturité générale devant les questions existentielles, nous fait accepter un monde où la personne âgée n’est plus considérée comme une personne, mais comme une menace, un miroir maudit qui nous renvoie notre avenir terrible. « Vieillir est un trop long chemin. C’est une impasse. » -, lit-on dans la nouvelle Son père. Est-ce la vieillesse en elle-même qui est une impasse ou le jugement que l’on porte sur elle ? Au sein d’une société plus tolérante et moins frileuse, cette étape de la vie ne pourrait-elle compter ses petits bonheurs ?

Et c’est justement la magnifique nouvelle Rose thé qui nous inspire cette vision positive. Car ici, même les défaillances du corps et de l’esprit liées au grand âge ne désarment pas un homme de cœur : « J’ai vu le fils se rapprocher du père, d’un mouvement coulé, pour le rabattre, le forcer à reprendre la bonne direction, en douceur. Chien de berger qui ramène au troupeau la brebis qui s’échappe, sans mordre, d’un jappement léger. » L’attitude du vieux monsieur, s’égarant dans un jardin de roses, est loin de représenter une impasse, elle ouvre au contraire les portes à une relation nouvelle. L’écriture de Marie-Sabine Roger s’y fait plus douce, le récit avance à tâtons, semblant ne pas vouloir effrayer les protagonistes. Une délicatesse réjouissante !

Il y a donc beaucoup de choses dans ce petit recueil de nouvelles. Un sujet d’actualité, sensible, qui mériterait d’être plus souvent traité. Une palette d’histoires nuancée qui permet de mieux penser ce thème de la vieillesse. Une écriture souple, toujours au diapason avec la situation. Des textes travaillés : construction et chute parfaitement maîtrisées. Quelques surprises attendent d’ailleurs le lecteur, notamment sur l’identité de certains personnages. En somme, Les encombrants est un plaisir tant sur le plan de la réflexion que sur le plan littéraire.

Marie-Sabine Roger, Les encombrants, Actes Sud/Babel, 2007, 97 pages

lundi 20 juin 2011


4e de couverture : « Je m’appelle Nick Corey. Je suis le shérif d’un patelin habité par des soûlards, des fornicateurs, des incestueux, des feignasses et des salopiaux de tout acabit. Mon épouse me hait, ma maîtresse m’épuise et la seule femme que j’aime me snobe. Enfin, j’ai une vague idée que tous les coups de pied qui se distribuent dans ce bas monde, c’est mon postère qui les reçoit. Eh bien, les gars, ça va cesser. Je ne sais pas comment, mais cet enfer va cesser. »

Alors là, y’a un truc que je n’ai pas saisi ! Ou j’ai eu un grave moment d’inattention ou l’éditeur n’aurait pas dû mettre ce passage entre guillemets, car je ne l’ai pas remarqué au cours de ma lecture ! Bon, cela n’a rien de fondamental, mais j’ai été un peu perturbée.

Comme une amie lectrice (Philcabzi), j’ai tiqué sur le changement effectué pour la traduction du titre en français. Pop 1280 devient 1275 âmes. Alors j’ai répété plusieurs fois 1280 âmes et 1275 âmes, et je trouve que 1275 âmes sonne mieux. Ce pourrait-il que ce soit l’explication à cette étrangeté éditoriale ?

Mais revenons-en à notre cher Nick Corey, qui semble avoir tiré la chasse d’eau juste après y avoir laissé tomber sa conscience ! Car, certes, Nick Corey est un plouc exerçant le métier de shérif à Pottsville ( « qu’est à peu près aussi proche du trou de balle de la Création qu’on peut se le permettre, sans se faire mordre un doigt »), mais un plouc dangereux qui semble se prendre pour le bras droit du Seigneur, surtout lorsqu’il s’agit de sévir… mais quand ça l’arrange.
Dans cette histoire, on passe progressivement de la consternation la plus totale à cette question : ne suis-je pas pris dans une vaste bouffonnerie ? Difficile de définir cet ouvrage qui ressemble à une apologie de l’abomination tout autant qu’à une grande farce. Ou alors, et c’est ce qui paraît le plus juste, l’auteur, connu pour sa vision pessimiste de l’humanité, transite par la plaisanterie pour mieux atteindre l’inavouable. De l’humour noir profond, de l’encre de pieuvre, et pris dans ses tentacules rieuses, le lecteur n’a plus d’autre choix que de constater ce qu’on préfère ne pas voir en l’homme. C’est déjà une très belle performance d’écriture, mais Jim Thompson nous offre encore un personnage dont l’évolution est travaillée avec génie. Il y a une progression dans ce récit qui est tout simplement époustouflante, une réelle maîtrise de l’intrigue. Nick Corey est dévoilé lentement, comme avec délectation, et pour quoi ? C’est ce qui fait que ce livre est absolument génial !

1275 âmes n’est pas un roman policier comme les autres, et c’est tant mieux !


Voici deux extraits qui reflètent justement les deux extrêmes de ce livre :

De dessous mon lit, je tire une canne à pêche toute montée, après quoi je sors dans le vestibule, j’appelle Myra et je lui demande si elle pourrait pas me préparer un casse-croûte vu que je vais à la pêche. Je vous fais grâce de ce qu’elle me répond. Je m’en vais donc.
Comme il est près de neuf heures du soir, il n’y a plus grand monde dans la rue, mais ceux qui sont pas encore couchés me demandent tous si je vais à la pêche. Je leur réponds : « Quelle drôle d’idée ! Qu’est-ce qui a bien pu vous faire croire ça ? »
- Eh bé, c’est de vous voir avec une canne à pêche, pardi ! me fait l’un d’eux. Si vous allez pas à la pêche, à quoi ça vous servirait ?
- Ça ? Ah ! c’est pour me gratter les fesses avec. Des fois que je serais là-haut dans un arbre et que d’en bas j’aurais pas le bras assez long.
- Mais… mais dites un peu… (Il hésite, les sourcils froncés.) Ca n’a point de bon sens, votre affaire…
- C’est vous qui le dites ! Quasiment tout le monde fait pareil. Vous allez pas me raconter que vous n’avez jamais pris une à pêche pour vous gratter le cul, dans le cas où vous seriez en haut d’un arbre et que vous puissiez pas y arriver sans ! Ben, dites donc, vous me faites l’effet d’être drôlement empoté, vous !
C’est vrai, il avoue, lui aussi, il fait pareil. C’est même lui qu’à inventé le truc.
- Ce que je voulais dire, c’est la ligne et l’hameçon, y’en a pas besoin. C’est ça qu’à pas de sens, d’après moi.
- M’est avis que si ! Comment que je ferais pour remonter mes braies, autrement, après avoir fini de me gratter ? Sacré dié, pour ce qui d’être empoté, j’ai idée que vous ne craigniez personne, l’ami ! Si vous ouvrez pas l’œil, le monde va vous filer sous le nez sans même que vous vous en rendiez compte !
L’air tout honteux, il se dandine sur place sans savoir quoi répondre. Je le laisse là et je prends le chemin de la rivière. (p.169-170)

Je suis entré dans cette maison, dans celle-ci et dans des douzaines d’autres pareilles, peut-être plus de cent fois. Mais jamais auparavant je n’avais réalisé ce qu’elles sont. Pas des foyers, pas des endroits où les gens peuvent vivre, non. Exactement rien. Des planches de sapin assemblées autour du vide. Pas de tableaux, pas de livres – rien à regarder, rien pour s’occuper le cerveau. Que du vide, un vide qui, petit à petit, s’infiltre en moi.
Et, tout d’un coup, ce vide n’est pas seulement ici, il est partout, dans toutes les maisons. Et en même temps, il se remplit de bruit, de visions et de fureur, de toutes les choses affreuses et sinistres que ce vide a provoquées.
Les pauvres petites filles sans défense qui pleurent en voyant leur père se glisser dans leur lit. Les hommes qui battent leur femme et les femmes qui hurlent des supplications. Les gosses qui pissent au lit, d’angoisse et de peur, et leurs mères qui les punissent en les aspergeant de poivre rouge. Les visages hâves, hagards, ravagés par le ténia et le scorbut. La sous-alimentation, les dettes toujours plus fortes que le crédit. La hantise, comment on va manger, où on va dormir, comment on va couvrir nos pauvres culs tout nus. Le genre d’obsession qui fait que, quand on n’a rien d’autre dans la tête, mieux vaut être mort. Parce que c’est le vide des idées, quand on est déjà mort en dedans, et qu’on ne fait plus que répandre la saloperie, la terreur, les larmes, les cris, la torture, la faim et la honte de sa propre mort. De son propre vide. (p.235-236)

Jim Thompson, 1275 âmes, Folio policier, 1966, 260 pages
Traduit de l'américain par Marcel Duhamel

dimanche 19 juin 2011


Si on te dit que …

… les pingouins sont des manchots
… les araignées piquent
… les poux sautent sur la tête
… les requins sont dangereux
… les oiseaux nous font pipi dessus
… les pies sont voleuses
… les mouches sont sales
… les vampires n’existent pas
… les points des coccinelles indiquent leur âge
… les insectes sont attirés par la chaleur des lumières

Eh bien on te raconte n’importe quoi !


100 idées reçues sur les animaux et la nature sont défaites et illustrées avec humour par François Lasserre et Roland Garrigue. L’auteur présente une idée fausse, ou le plus souvent inexacte, puis insère une courte remarque rigolote avant de nous expliquer ce qu’il en est du point de vue scientifique. Le développement est succinct puisqu’il s’agit d’un album destiné aux enfants à partir de 7 ans. Mais franchement, en tant qu’adulte, j’avoue en avoir appris beaucoup. La réalité des choses est parfois plus surprenante encore ! Par exemple, concernant cette idée reçue selon laquelle les insectes seraient attirés par la chaleur des lumières, l’auteur nous dit que, pour les scientifiques, ces petites bestioles tournoient autour des lampadaires car elles croient que c’est la Lune ! Et il poursuit avec cette explication : « les insectes nocturnes se servent de la Lune et des étoiles pour s’orienter lors de leurs déplacements. Et lorsqu’ils se retrouvent le nez, ou plutôt les antennes, sur une lumière qu’ils croyaient très éloignée, ils sont déboussolés et tournent autour sans comprendre, jusqu’à en mourir. » Conclusion : « Des millions d’insectes disparaissent à cause de cela, et c’est pour cette raison qu’il est utile de ne pas laisser trop de lampes allumées la nuit. » Je trouve très intéressant ce rapport entre savoir et responsabilisation. En effet, une fois que nous savons ce qu’il en est réellement du fonctionnement de la nature, du comportement d’un animal, nous pouvons mieux comprendre l’impact de nos activités sur ceux-ci.

En somme, un album à mettre entre toutes les petites mains… et même les grandes paluches !


Allez, pour le plaisir, quelques idées reçues suivies de leurs fameuses remarques !

Les mouches sont sales !
Et pas celui qui dépose sa crotte n’importe où, peut-être ?

Les abeilles font du miel pour nous !
Et pour qui l’écureuil ramasse-t-il des noisettes ?

Les éléphants ont de la mémoire !
Alors que ma grand-mère…

Les serpents piquent avec leur langue !
Et tricotent avec leurs crochets ?

Les taupes sont myopes !
Y a-t-il seulement un opticien sous la terre ?

Les hérissons mangent des plantes et boivent du lait !
Et pourquoi pas du concombre à la crème ?

François Lasserre (texte) & Roland Garrigue (illustrations), Toutes les bêtises sur la nature que les grands racontent aux enfants, Delachaux et Niestlé Jeunesse, 2010, 128 pages

vendredi 29 avril 2011


« Et voilà le résultat, reprit Castor-Gris. Il est évident que c’est le fils de Kiche, mais son père était un loup. Il y a donc en lui peu de chien et beaucoup de loup. Puisque ses crocs sont blancs, il s’appellera Croc-Blanc. J’ai parlé. »

Nommé, c’est ainsi que le louveteau gris se voit introduit parmi les hommes, une société régie par de multiples lois plus complexes les unes que les autres, qui iront souvent à l’encontre de son instinct de créature issue du Wild. Comme il le fait pour l’enfance de son héros, sa découverte du monde, Jack London décrit scrupuleusement le conflit interne qui agite Croc-Blanc lorsqu’il se trouve confronté à la volonté humaine.

« Les choses auraient pu se passer différemment, et il aurait alors été tout différent. »

Tout, dans cette éprouvante histoire, tend à démontrer que l’on devient ce que l’on est à travers nos expériences et nos rencontres. Concernant Croc-Blanc, l’auteur évoque une pâte d’argile à laquelle les différents maîtres auront donné une forme particulière. L’animal, profondément intelligent, s’adapte à toutes les situations, même les plus terribles, et lutte pour sa survie. C’est l’effroyable Beauty Smith qui est le plus près de briser Croc-Blanc. La maltraitance et la négligence d’un être poussées à leur paroxysme ne laissent parfois comme alternative qu’un refuge dans la folie.

« Pour lui, c’était une question de principe et de conscience. Il estimait que le mal fait à Croc-Blanc était une dette contractée par l’humanité et que cette dette devait être remboursée. »

Un être est-il condamné à rester tel qu’il est à un certain moment de sa vie ? Pas pour Jack London semble-t-il. Mais il faudra à son héros à fourrure la patience et la bonté d’un nouveau maître pour qu’il puisse se montrer sous un autre jour. En effet, pour l’auteur, seule « la sonde de l’affection et de la tendresse » permettrait d’ « explorer les profondeurs de la nature de Croc-Blanc » et de faire « remonter à la surface toutes sortes de qualités de cœur. » Dès lors, nous assistons à un nouveau conflit intérieur, d’autant plus poignant que s’y affrontent l’amour et l’effroi. Les étapes détaillées de cette nouvelle révolution chez Croc-Blanc donnent un aperçu des efforts incommensurables qu’il s’agit de fournir pour dépasser des blessures infligés à même le corps, des peurs gravés à même le cœur.

Outre la valeur de reportage très appréciable de ce récit dans lequel Jack London nous fait partager son amour de la nature et sa découverte du Klondike du temps où la folie de l’or attire tous les aventuriers, on s’attache à la richesse de la pensée qui sous-tend cette histoire. Une certaine conception de la vie et de sa dynamique. Une confiance en la capacité des êtres à se reconstruire lorsque les conditions s'améliorent. London nous parle des animaux pour mieux nous parler des hommes. Lorsqu'il relate les aventures de son loup et nous expose ce qui se déroule dans sa tête, ne parle-t-il pas aussi de tous ces humains qui souffrent de l’oppression de leurs semblables ? Et lorsqu’il écrit que les conditions exécrables dans lesquels grandit le louveteau auprès des hommes le rendent beaucoup plus vieux que son âge, n’évoque-t-il pas sa propre expérience ?

Croc-Blanc est définitivement un livre précieux : le mouvement incessant de la vie, palpable dans ce texte, interdit la résignation. La confiance en la vie qui émane de cette saisissante aventure en fait aussi certainement un trésor d'humanisme.

Jack London, Croc-Blanc, Chefs-d’œuvre universels/Gallimard Jeunesse, 1998, 237 pages

lundi 10 janvier 2011


« − Avez-vous déjà vu cette porte ? » C’est au cours d’une de leurs habituelles excursions dominicales que M. Enfield interroge son cousin, le notaire M. Utterson, au sujet d’une mystérieuse bâtisse d’aspect tout à fait sinistre. Elle est liée dans son souvenir à un événement fort troublant et à un personnage particulièrement détestable. Le récit qu’il fait de cette affreuse soirée fait inopinément écho à une étrange affaire qui intrigue le notaire, un testament inquiétant dont il ne sait que penser concernant son ami le Dr Jekyll et le bénéficiaire, un inconnu nommé Hyde…

Cette histoire est si célèbre qu’on en connaît souvent le dénouement. Ceci n’enlève rien à l’intérêt de ce récit à la structure narrative brillante et au suspense parfaitement maîtrisé. L’écriture visuelle de Stevenson donne davantage de relief aux scènes les plus frappantes, mais elle alimente également l’atmosphère inquiétante du récit, cette brume qui enveloppe non seulement le paysage mais encore les personnages dans leur compréhension des événements. La multiplication des points de vue, qui passe ici par l’insertion de lettres de personnages, est également appréciable car elle évite d’imposer une signification univoque au récit. Le texte se clôt même sur une lettre de celui qui a le mauvais rôle sans que les autres personnages n’interviennent ensuite pour entraîner une morale à cette histoire. Le lecteur se voit donc libre de formuler sa propre conclusion. L’intérêt de ce récit réside encore dans son thème : le dédoublement de personnalité. L’auteur suit les progrès de son temps, une époque où l’étude de la psychologie et de l’inconscient était en plein essor. Mais il est aussi influencé par les préjugés de celle-ci puisqu’il met un soin particulier à décrire les traits physiques de cet individu haïssable qui finit par être considéré comme un monstre n’ayant plus rien d’humain. En effet, il tient compte d’une croyance populaire selon laquelle il y avait un lien entre des difformités physiques et des traits de caractères anormaux. Ceci dit, la portée de cette affaire va bien au-delà, elle touche à l’universel en mettant en scène la lutte d’un homme entre le bien et le mal, cette dualité présente en chaque être humain.

Robert Louis Stevenson, L'étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, Chefs-d’œuvre universels/Gallimard Jeunesse, 1999, 105 pages

mardi 21 décembre 2010


En 1759, au large des côtes chiliennes, navigue un navire nommé La Virginie, avec à son bord un des plus célèbres personnages de la littérature : Robinson. Une formidable tempête aura raison du costaud navire ainsi que de son équipage. Robinson, l’unique survivant, se retrouve échoué la tête dans le sable sur une île déserte. Entre les périodes d’exaltation et de dépression, Robinson occupe le quotidien comme il peut, mais il se rend bien compte qu’il tourne sur lui-même : quel sens peut-il donner à ce qu’il entreprend ? Plus tard, la solitude sera rompue par la présence de Vendredi. D’abord le serviteur de Robinson, Vendredi gagnera sa liberté par un acte de désobéissance ayant pour effet d’anéantir toutes les possessions de Robinson. Ramenés à égalité du point de vue des biens, les deux hommes peuvent laisser libre court à l’amitié.

Un livre remarquable où Michel Tournier traite avec une grande clarté de notions aussi complexes que la solitude, le sens de la vie, l’autre, l’amitié. Son discours est un alliage réussi de limpidité, d’intensité et de poésie. Il y a par exemple un excellent passage sur l’impossibilité de sourire dans la solitude. Parmi les différents objets que Robinson a pu récupérer sur le navire, il y a un miroir. Un jour, il a envie de revoir son visage, ressort l’objet, mais s’étonne bientôt de ne pas parvenir à se sourire à lui-même. Son visage reste figé dans une triste expression : parce qu’il était seul depuis si longtemps, Robinson ne savait plus sourire. Mais voici comment notre héros réapprend cette joyeuse grimace : « C’est alors que ses yeux s’abaissèrent vers Tenn. Robinson rêvait-il ? Le chien était en train de lui sourire ! D’un seul côté de sa gueule, sa lèvre noire se soulevait et découvrait une double rangée de crocs. En même temps, il inclinait drôlement la tête sur le côté, et ses yeux couleur de noisette se plissaient d’ironie. Robinson saisit à deux mains la grosse tête velue, et ses paupières se mouillèrent d’émotion, cependant qu’un tremblement imperceptible faisait bouger les commissures de ses lèvres. Tenn faisait toujours sa grimace, et Robinson le regardait passionnément pour réapprendre à sourire. » Le propos se fait d’autant plus beau que Vendredi se libère de l’emprise de Robinson et retrouve l’espace pour créer. En effet, on appréciera la poésie qui émane des inventions de Vendredi, notamment celles qui sont issues du fameux Andoar, roi des boucs : « Andoar va voler, Andoar va voler, répétait-il très excité, en refusant toujours de dévoiler ses projets. », « Andoar va chanter ! promit-il mystérieusement à Robinson qui le regardait faire. » Je n’en dévoilerai pas davantage que Vendredi ! Lisez, c’est tout à fait surprenant ! Enfin, un mot sur les fameux jeux de rôles auxquels se livrent les deux hommes, et qui témoignent encore de la richesse de ce récit. Cette activité proposée par Vendredi est adoptée par Robinson car il prend rapidement conscience de la portée thérapeutique de celle-ci. On rejoue les scènes traumatisantes du passé. Vendredi se fait le Robinson qu’il craignait lorsqu’il était son esclave, et Robinson prend le rôle du Vendredi de cette époque. Ce jeu finira par leur apporter à tous deux, à celui qui a vécu dans la peur et à celui qui a des remords sur sa conduite envers l’autre. Lisez, c’est tout à fait passionnant !

Vendredi ou la vie sauvage (1971) est une adaptation jeunesse de Michel Tournier inspirée de son premier roman Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967).

Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Folio Junior, 1987, 150 pages