mardi 21 décembre 2010


En 1759, au large des côtes chiliennes, navigue un navire nommé La Virginie, avec à son bord un des plus célèbres personnages de la littérature : Robinson. Une formidable tempête aura raison du costaud navire ainsi que de son équipage. Robinson, l’unique survivant, se retrouve échoué la tête dans le sable sur une île déserte. Entre les périodes d’exaltation et de dépression, Robinson occupe le quotidien comme il peut, mais il se rend bien compte qu’il tourne sur lui-même : quel sens peut-il donner à ce qu’il entreprend ? Plus tard, la solitude sera rompue par la présence de Vendredi. D’abord le serviteur de Robinson, Vendredi gagnera sa liberté par un acte de désobéissance ayant pour effet d’anéantir toutes les possessions de Robinson. Ramenés à égalité du point de vue des biens, les deux hommes peuvent laisser libre court à l’amitié.

Un livre remarquable où Michel Tournier traite avec une grande clarté de notions aussi complexes que la solitude, le sens de la vie, l’autre, l’amitié. Son discours est un alliage réussi de limpidité, d’intensité et de poésie. Il y a par exemple un excellent passage sur l’impossibilité de sourire dans la solitude. Parmi les différents objets que Robinson a pu récupérer sur le navire, il y a un miroir. Un jour, il a envie de revoir son visage, ressort l’objet, mais s’étonne bientôt de ne pas parvenir à se sourire à lui-même. Son visage reste figé dans une triste expression : parce qu’il était seul depuis si longtemps, Robinson ne savait plus sourire. Mais voici comment notre héros réapprend cette joyeuse grimace : « C’est alors que ses yeux s’abaissèrent vers Tenn. Robinson rêvait-il ? Le chien était en train de lui sourire ! D’un seul côté de sa gueule, sa lèvre noire se soulevait et découvrait une double rangée de crocs. En même temps, il inclinait drôlement la tête sur le côté, et ses yeux couleur de noisette se plissaient d’ironie. Robinson saisit à deux mains la grosse tête velue, et ses paupières se mouillèrent d’émotion, cependant qu’un tremblement imperceptible faisait bouger les commissures de ses lèvres. Tenn faisait toujours sa grimace, et Robinson le regardait passionnément pour réapprendre à sourire. » Le propos se fait d’autant plus beau que Vendredi se libère de l’emprise de Robinson et retrouve l’espace pour créer. En effet, on appréciera la poésie qui émane des inventions de Vendredi, notamment celles qui sont issues du fameux Andoar, roi des boucs : « Andoar va voler, Andoar va voler, répétait-il très excité, en refusant toujours de dévoiler ses projets. », « Andoar va chanter ! promit-il mystérieusement à Robinson qui le regardait faire. » Je n’en dévoilerai pas davantage que Vendredi ! Lisez, c’est tout à fait surprenant ! Enfin, un mot sur les fameux jeux de rôles auxquels se livrent les deux hommes, et qui témoignent encore de la richesse de ce récit. Cette activité proposée par Vendredi est adoptée par Robinson car il prend rapidement conscience de la portée thérapeutique de celle-ci. On rejoue les scènes traumatisantes du passé. Vendredi se fait le Robinson qu’il craignait lorsqu’il était son esclave, et Robinson prend le rôle du Vendredi de cette époque. Ce jeu finira par leur apporter à tous deux, à celui qui a vécu dans la peur et à celui qui a des remords sur sa conduite envers l’autre. Lisez, c’est tout à fait passionnant !

Vendredi ou la vie sauvage (1971) est une adaptation jeunesse de Michel Tournier inspirée de son premier roman Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967).

Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Folio Junior, 1987, 150 pages

jeudi 16 décembre 2010


Nassim, un adolescent iranien de 14 ans, perd ses parents au cours des émeutes qui ont précipité la chute du Shah. Les soldats tirent sur la foule désarmée, c’est un massacre. Le garçon se réfugie chez Nadira, une amie qui vit avec son père. Puis, le régime des mollahs s’instaure, aussi inquiétant que le précédent. Et bientôt, un grondement se fait entendre, il gravit les rues du quartier, ce sont des voix d’hommes qui clament, des cortèges menés par les mollahs : c’est la guerre, les chars irakiens ont franchi la frontière à Hostandjar, et le peuple iranien réclame des armes pour chasser Saddam. Mais avec quels moyens ? Les capitaux occidentaux n’affluent plus comme au temps du Shah. Et, après la Révolution, comme pour les professeurs, le corps des officiers fût épuré par les mollahs. Une espèce de guerre de 1914 qui s’éternise, une boucherie à laquelle l’Iran livrera ses enfants.

Cet enfant dans la guerre, c’est Nassim et ce regard lucide qu’il pose sur ces événements pour en extraire toute l’absurdité et l’horreur. L’essentiel de cette histoire tient certainement en cette démonstration de la manipulation qui est opérée auprès des enfants pour les attirer dans ce bourbier sanglant. Le manque de réaction des adultes qui les entourent, parents ou instituteurs, ne manque pas de surprendre. Un phénomène difficilement compréhensible aujourd’hui dans notre culture. Nassim est donc un personnage de fiction qui permet de s’interroger sur cet événement historique troublant, ces enfants martyrs.

Le professeur de français nous avait demandé de lire ce livre lorsque j’étais au collège, et je me souviens que j’avais eu beaucoup de difficultés à l’époque avec la violence de certains passages. Aujourd’hui, ce récit est mieux passé car j’ai le mental pour y faire face mais je le trouve toujours dur. Je pense que cette lecture jeunesse mérite d’être accompagnée par une présence adulte qui permette si besoin une réflexion sur certains passages, voire une prise de distance en cas de malaise face au propos.

Thierry Jonquet, Un enfant dans la guerre, Folio junior, 1995, 123 pages
 

jeudi 19 août 2010


« Le koala ne broncha pas. Je m’approchai donc de lui en glissant sur la branche. Qui céda. Branche, koala et moi-même tombâmes abruptement dans un épais tapis de fougère. »

La suite de cette aventure ? Pas aussi bénigne qu’on l’aurait imaginer de la part d’un animal qui fait figure de nounours mâchouillant pacifiquement des feuilles d’eucalyptus. On découvre l’une de ses techniques de défense les plus efficaces : la défense anti-dingo. Ce que le narrateur découvre également au moment des faits, bien malgré lui.

Les histoires du bush de Kenneth Cook révèlent une Australie méconnue, un territoire encore indompté, où mineurs d’opales farfelus et faune sauvage impitoyable évoluent de façon invraisemblable autour du narrateur. Chaque nouvelle nous entraîne dans une espèce de bouffée délirante et hilarante avant de se terminer sur une chute avisée. Dans ces aventures, Kenneth Cook se met en scène sous les traits d’un gros bonhomme d’âge moyen peu sportif au caractère naïf et craintif, mais dont la curiosité (écrivain oblige) et la générosité finissent toujours par surpasser la lâcheté. Un mélange détonant entre l’homme et les lieux conduisant irrémédiablement à ces situations rocambolesques.

On apprécie d’autant plus ces nouvelles, ponctuées d’humour caustique et d’autodérision, pour le style direct et dépouillé qui les rend si percutantes. De belles qualités pour une lecture à voix haute où les descriptions sont accueillies avec beaucoup de plaisir.

« J’y rencontrai Bert. D’une maigreur inimaginable, extrêmement velu, il approchait les deux mètres de haut. Ses pieds, ses bras, sa poitrine et son dos étaient nus et recouverts de fourrure rose. La couleur était due à l’encrassement poussiéreux, typique des mineurs d’opale. Avec ses dents jaunes qui avançaient, il était le portrait craché d’un grand furet à poil rose, dressé sur ses pattes arrière. »

Kenneth Cook, Le koala tueur et autres histoires du bush, Autrement Littératures, 2009, 155 pages
Traduit de l'anglais (Australie) et postfacé par Mireille Vignol


vendredi 25 juin 2010


Kaala Petites-Dents fait partie d’une portée interdite. Sa mère n’est pas la louve dominante de sa meute et, bien pire, son père est un étranger, ce qui est une impardonnable transgression aux règles de la vallée.

« − Se tenir aussi éloigné que possible des humains, cita Trevegg.
− Ne jamais tuer gratuitement un homme, continua Yllin.
− Sauvegarder la pureté de notre sang et s’accoupler seulement avec les loups de la vallée, acheva Rissa. Ces trois règles seraient transmises à chacun des loups venus au monde dans la vallée, et ceux qui ne les respecteraient pas seraient bannis ou mis à mort. Si une meute ne les appliquait pas, elle serait éliminée. Depuis lors, les Grands Loups sont nos gardiens et les garants de la promesse. »

C’est pourquoi Ruuqo, chef de la meute du Fleuve Tumultueux, décide de décimer cette portée de sang-mêlé. Lorsqu’il ne reste plus que la petite Kaala, celle-ci se défend avec l’énergie du désespoir, gronde et menace ce grand loup de ses dents minuscules. D’abord décontenancé, Ruuqo se reprend afin d’accomplir la triste tâche qui lui incombe en tant que loup dominant. C’est alors que Frandra et Jandru, deux Grands Loups, s’interposent et décident de faire une entorse au règlement pour laisser vivre cette petite louve dont la fourrure est marquée du signe de la lune. Mais les Grands Loups gardent de nombreux secrets et leur décision n’est pas comprise, ce qui vaudra à Kaala de survivre pour être méprisée de Ruuqo et soupçonnée d’être un louveteau maudit. Elle saura néanmoins trouver quelques alliés qui lui permettront de surmonter la mort de ses frères et sœurs, ainsi que le bannissement de sa mère. Cependant, Kaala n’a pas encore un an et se doit déjà d’affronter ces nombreuses questions qui se bousculent dans sa tête au sujet de son identité et surtout, cette attirance qu’elle a pour les humains. Un jour, elle sauve un petit d’homme de la noyade. Pour le meilleur ou pour le pire ?


Une histoire de loups donc, mais surtout l’histoire d’un lien particulier entre les hommes et les loups. Une attirance commune et irrésistible. Dorothy Hearst nous renvoie 14 000 ans avant notre ère pour illustrer de sa plume une théorie charmante mais controversée concernant les hommes et les loups, celle de la coévolution, terme signifiant l’évolution parallèle de deux espèces en étroite interaction. Le dictionnaire donne pour exemple celle des plantes à fleurs et des insectes qui en assurent la pollinisation. Ici, les loups, et plus tard les chiens, auraient participé à notre évolution. Les loups auraient notamment permis aux hommes de se sédentariser et de développer l’agriculture en chassant pour eux. Certains chercheurs, nous explique-t-on sur le site de l’éditeur, émettent même l’idée selon laquelle nous serions devenus l’espèce dominante en apprenant d’eux la chasse en groupe et l’édification de sociétés complexes. D’autres encore pensent que notre proximité avec les chiens aurait eu des conséquences sur le développement de notre cerveau.

Dorothy Hearst s’est certes beaucoup documentée et a de toute évidence trouvé dans cette théorie le filon idéal pour écrire sur les loups. Quant à la rigueur scientifique de ces théories, il n’en est pas question ici. Elles répondent à des interrogations sur l’histoire de l’humanité laissées en suspend et voilà bien tout ce qu’on leur demande à ce niveau. C’est après tout la liberté du romancier que d’y croire et de broder autour de ses fantasmes. Mais il faut savoir le prendre comme tel. Dorothy Hearst ne serait sûrement pas la première à avoir rêvé un lien féerique entre hommes et loups.

La Promesse des loups est donc un roman principalement tourné vers l’anthropomorphisme, ce que l’on retrouve habituellement dans la littérature jeunesse. Il ne s’agit pas ici d’un traité d’éthologie, l’auteur fait penser sa louve et ses congénères comme le font les hommes. J’ai trouvé beaucoup de similitudes entre la trame de cette histoire et celle de la série La Guerre des clans, de Erin Hunter, où l’auteur développe un monde empli de spiritualité pour ses personnages les chats sauvages. De plus, les deux héros ont en commun d’être de sang impur, de devoir se battre contre les injustices subies pour ce motif, tout en ayant pour tâche de sauver tout le monde ! Ils ont tous deux un signe particulier qui fait hésiter les dominants devant l’éventuelle réalisation d’une certaine prophétie. Alors là, on pense aussi au personnage de Harry Potter avec sa fameuse cicatrice ! Au-delà donc de l’anthropomorphisme, on remarque une constante dans ces différentes aventures : le héros, dès sa naissance, est soumis à rude épreuve, pour en plus être très vite et immanquablement informé que la survie de son monde repose sur ses frêles épaules ! Mais que font donc les adultes, nom d’un chien ! N’est-ce pas eux qui sont censés protéger les enfants des dangers de ce monde ? En tout cas, on développe dans ces histoires l’idée que c’est le petit sauveur et aussi ses jeunes amis qui doivent protéger les grands des forces du mal. Sans compter qu’il est toujours question d’une guerre inévitable ! Et l’on pense ainsi au Seigneur des anneaux, de Tolkien, et au brave Frodon qui peut être considéré comme un enfant puisque jeune homme inexpérimenté chez les hobbits. Porteur du lourd fardeau qu’est l’anneau qu’il lui faut détruire ainsi que l’emprise maléfique du terrible Sauron sur le monde. Pour Harry Potter, il s’agit de faire face au fort peu sympathique Voldemort. La demande qui est faite aux enfants dans ces histoires est carrément disproportionnée. On ne leur laisse même pas le temps de devenir adulte pour affronter un destin fait de solitude, de sacrifice et de douleur. Et sur ce sujet, je renvois au très instructif article Le Mal et l’enfant sauveur, d’Isabelle Smadja, paru dans Le Monde diplomatique de décembre 2002 et dans le Manière de voir de juin-juillet 2010.

Bref, entre nos fantasmes développés à partir de notre fascination pour le mystérieux loup et l'attente du messie, Dorothy Hearst n’a fait que foncer à toute allure sur un vaste boulevard pour atteindre un maximum de lecteurs.

Finalement, il ne s’agit pas de rejeter ce livre, loin de là ! C’est agréable à lire, c’est mignon tout plein avec des « petits loups » par-ci et des « petites dents » par-là, en somme une bonne distraction. Mais il me semblait tout de même intéressant d’aller renifler un peu plus loin, de faire des cercles de plus en plus précis avec la truffe pour singer les loups. Ne faut-il pas se poser des questions sur ce qui sous-tend ces ouvrages, les croyances et espérances sur lesquels ils reposent, lorsqu’ils sont diffusés à si grande échelle ? Quelles idées véhiculent-ils ? La question reste ouverte assurément !

Dorothy Hearst, La Promesse des loups, Les Chroniques du loup (Tome I), Albin Michel, 2008, 416 pages
 

vendredi 7 mai 2010


« Ses ruines, sous le ciel, mettraient plus de temps à disparaître que les os de ses derniers habitants à se dessécher au tombeau. »

Onze vieillards solitaires arpentent leur village sur des chemins indépendants. Jamais les onze ne se croisent pour respecter ce vœu de silence qui s’est imposé avec le temps et la désertion de la colline par leur descendance. Discrètement, ils veillent les uns sur les autres et s’entraident avec une rare efficacité par le biais d’un code de signaux et d’avertissements mis en place pour palier l’absence des mots. On suit ce manège avec d’autant plus de fascination que Pierre Jakez Hélias lui donne un aspect quasi mythique. On serait tenté de voir les onze tels les dieux de l’Olympe isolés dans des hauteurs inaccessibles au commun des mortels.

Mais voilà qu’on restaure la maison de feu Yann Strullu, le maréchal-ferrant ! Les onze, intrigués, rôdent autour du chantier. Que signifie donc tout ce remue ménage ? Il y a que le petit-fils du maréchal, le docteur K., veut s’installer dans la maison de son grand-père. Pourquoi ? Le petit-fils ne le sait pas vraiment lui-même. Cependant, il ne va pas tarder à découvrir l’ampleur de son héritage à travers les contes et légendes de ce mystérieux pays.

Pierre Jakez Hélias a magnifiquement bâti son récit. Une première partie où l’on s’étonne du troublant comportement des onze solitaires et où l’on assiste, après l’arrivée du petit-fils, à un drôle d’apprivoisement des uns par les autres. Une seconde partie offrant contes et légendes splendides, et durant laquelle on est certainement aussi déconcerté que le docteur lui-même. Enfin, une troisième partie où les liens se font et se défont, où comme dans une forêt après une terrible tempête la petite population secouée tente de se réinstaller confortablement ou s’exile si trop d’arbres sont tombés.

Hormis cette construction du récit qui nous emballe, on est enchanté par l’écriture tout en finesse et la richesse du texte. C’est dense et on se surprend à relire des passages entiers, non par manque de lisibilité mais pour savourer chaque détail qui, avec cet auteur, a son importance et n’est certainement pas cité pour gonfler le texte et masquer une trame pauvre. L’humour n’est pas en reste dans cette histoire ! Cela commence surtout avec les trois sœurs et une situation qui devient comique grâce au procédé de la répétition : « Chaque jour, la plupart des onze passaient un par un devant le chantier, chacun à son heure exacte, si bien que l’un ou l’autre ouvrier pouvait tirer sa montre et annoncer : nous allons voir apparaître la première des trois sœurs. A peine avait-il fini de parler que l’aînée se montrait, suivie de près par la seconde qui lui soufflait dans le cou, la plus jeune à vingt pas derrière, allez donc savoir pourquoi ! » Et nous d’imaginer cette scène plus épatante à mesure qu’on a l’occasion de l’observer ! On se régale encore de certaines expressions comme : « La nuit était noire comme dans un cul de chaudron.» (inséré dans un contexte inquiétant, une ambiance de cimetière, on est totalement pris au dépourvu), « On était à peine entré en décembre que les journaux imprimèrent une nouvelle qui fit se frotter les yeux même à ceux qui ne savaient pas lire. » (là, j’adore, j’ai ri jusqu’à ce que je découvre moi-même la nouvelle et que je fus aussi décontenancée que le narrateur). Mais il y a aussi toutes ces petites remarques que l’on retrouve habituellement à l’oral : « Edouard Bolzer était son nom, mais on l’appelait Ed le Joufflu, a-t-on besoin de vous dire pourquoi ! » Un texte savoureux, pour sûr !

La toute fin du livre est éblouissante ! Pris dans un curieux mélange d’appréhension, de surprise et de satisfaction, le lecteur y sera difficilement indifférent.

J’ai adoré ce livre qui nous maintient en lévitation entre ciel et terre, ou plutôt devrais-je dire entre terroir et magie !

Pierre Jakez Hélias, La Colline des solitudes, Julliard, 1984, 345 pages

mardi 27 avril 2010


Un clan de gitans échoue sur un potager abandonné, terrain vague incrusté de tessons de bouteilles et parcouru par les rats. La boue, misérable terre d’accueil, où se consume un feu nourri par la grand-mère Angéline de tout ce qui lui passe sous la main et seul confort pour affronter les rudes journées d’hiver malgré ses fumées toxiques. Le maire, lui, ne veut pas entendre parler des gitans mais aimerait les voir expulsés de sa ville pour qu’ils n’entachent pas les élections. L’assistante sociale vient flairer le terrain mais la grand-mère ne pipe mot et crache par terre. N’est-il pas possible de communiquer avec ces sauvages ? Pourtant, une bibliothécaire fréquente cette famille affranchie de toutes les conventions imposées par la société. Patiemment et avec délicatesse, elle veut faire entrer les livres dans leur vie car ils sont à ses yeux aussi précieux que le boire et le manger.
 
« Celui qui donne le respect reçoit le respect. »

La force de ce roman est de rendre la beauté à ce qu’on enlaidit de nos préjugés. Il met à nu cette petite communauté de gitans, expose sa relation avec cette gadjé qui lit des histoires aux enfants, pour mettre en avant l’essentiel, l’humanité, chose abstraite qui nous réunit tous autour du même feu. Le narrateur non identifié apporte davantage de poids à cette prise de vue ; en toute objectivité, ce qui nous sépare tient du détail et l’on se reconnaît rapidement l’un chez l’autre lorsque les barrières tombent et qu’on s’autorise à être attentif à celui qui nous semblait si menaçant. La curiosité, le besoin de rêver, l’envie de connaître et de comprendre sont aussi puissants chez les gitans que chez Esther la bibliothécaire. L’approche par les livres donne à cette entreprise de la puissance et du sens, car notre esprit se laisse volontiers apprivoiser par les histoires contenues dans les livres et c’est considérer l’autre comme son égal que de lui proposer d’accéder à ce qui lui permettra de grandir, de s’épanouir, s’il l’accepte.

« Il y avait un secret au cœur des mots. Il suffisait de lire pour entendre et voir, et l’on n’avait que du papier entre les mains. Il y avait dans les mots des images et des bruits, la place de nos peurs et de quoi nourrir nos cœurs. Elle ne s’arrêtait plus de lire. »

Dans ce texte, Alice Ferney use du discours indirect libre. Cela permet d’accéder plus facilement à la conscience des différents personnages, ce qui nous les rend plus proches et compréhensibles. Cela apporte aussi davantage de fluidité à la narration, on passe rapidement des pensées d’un personnage à celles d’un autre, on peut ainsi mieux confronter leurs points de vue et comprendre ce qui sous-tend leurs relations. Et il est particulièrement intéressant ici de mêler si étroitement les pensées d’Esther et celles d’Angéline !

« Esther referma le livre. Voilà, dit-elle, on a fini. Vous m’avez épuisée, je n’ai plus de voix. Elle regardait les enfants sortir du rêve, engourdis par sa lecture. Les ânes en vrai ça peut pas écrire, dit Hana d’une voix assurée. On sait pas, dit Mickaël. Anita dit : Est-ce que ça existe un âne qui pense comme Cadichon ? Elle attendait d’Esther une réponse. Les ânes n’écrivent pas, dit Esther, mais on ne sait pas ce qu’ils pensent, alors peut-être sont-ils plus malins qu’on ne le croit. Elle ouvrit la portière. Je suis en retard, dit-elle, filez vite. »

Un roman qui fait la part belle aux livres, leur capacité d’enchantement, mais aussi à la lecture à voix haute et sa force d’envoûtement des petits comme des grands. Un roman qui devrait enthousiasmer tous les amoureux des livres !

Alice Ferney, Grâce et dénuement, J'ai lu, 1997, 190 pages


Parce qu’il ne pouvait leur offrir à tous « des chocolats ou des tulipes », et pour ne pas faire de jaloux, l’auteur a écrit pour chacun des animaux un joli sonnet. Vous rétorquerez qu’il y a bien trop d’animaux pour pouvoir consacrer un joli poème à chacun ! Non, répond l’auteur, il en a produit 123 456, mais c’est la faute à l’éditeur si le doute est permis car celui-ci a refusé de tous les publier !

Des poèmes drôles et malicieux qui ont le pouvoir de réjouir petits et grands. De donner le goût de la poésie, certainement. La « lettre de l’auteur au hérisson » est une fantastique introduction à ce genre littéraire, et plus précisément ici au sonnet avec lequel l’auteur prend beaucoup de liberté. Cependant, un certain mécontentement s’est fait entendre à plusieurs niches à la ronde. En effet, à la fin du livre, est adressée à l’auteur une lettre de quatorze chiens en colère qui ne se sont pas vus représentés dans ce recueil, et là ça chauffe pour le « pöete » (terme qui, précise l’auteur, compte une syllabe et non deux) dont l’espièglerie est révélée au grand jour !


Mais voici encore un petit avant-goût de ce recueil surprenant :

« Poème du chat

Quand on est chat on n’est pas vache
On ne regarde pas passer les trains
En mâchant les pâquerettes avec entrain
On reste derrière ses moustaches
(Quand on est chat, on est chat)

Quand on est chat on n’est pas chien
On ne lèche pas les vilains moches
Parce qu’ils ont du sucre plein les poches
On ne brûle pas d’amour pour son prochain
(Quand on est chat, on n’est pas chien)

On passe l’hiver sur le radiateur
A se chauffer doucement la fourrure

Au printemps on monte sur les toits
Pour faire taire les sales oiseaux

On est celui qui s’en va tout seul
Et pour qui tous les chemins se valent
(Quand on est chat, on est chat) »

« L’âne entre les deux seaux d’avoine

Alors j’y vas ou j’y viens
Si j’y viens alors j’y vas pas
Et si j’y vas alors j’y viens pas
Mais si j’y viens alors j’y viens

Et si j’y vas alors j’y vas
Peut-être que si j’y vas et viens
Ou viens et vas peut-être bien
(peut-être) qu’alors ça ira

Autrefois d’abord j’y allais
D’abord, et ensuite, j’y venais
Mais maintenant je n’ose plus

J’ai peur qu’un des seaux disparaisse
Et ça me jette dans la détresse
Alors je vas plus et je viens plus. »

Jacques Roubaud, Les Animaux de tout le monde, Seghers Jeunesse, 2004, 95 pages